Les Juré.e.s

Les Juré.e.s

Création du 20 au 22 novembre 2018
La Comédie de Saint-Etienne CDN

Écriture : Marion Aubert
Mise en scène : Marion Guerrero
Assistante à la mise en scène : Marion Aubert
Scénographie : Alice Duchange
Stagiaire scénographie : Salomé Bathany
Construction décor : Gabriel Burnod (atelier Les constructeurs)
Costumes : Marie-Frédérique Fillion
Création sonore : Antonin Clair
Création lumière : Olivier Modol
Régie plateau : Mathieu Zabé
Photographies : Jean-Louis Fernandez
Remerciements à Olivier Neveux et Christian Giriat

Avec Stéphan Castang, Capucine Ducastelle, Gaëtan Guérin, Élisabeth Hölzle et Laurent Robert

Production : Cie Tire pas la Nappe, compagnie conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication DRAC Occitanie
Co-production : La Comédie de Saint-Etienne CDN, Théâtre des Îlets, centre dramatique national Montluçon, région Auvergne-Rhône-Alpes, Théâtre de la Manufacture CDN de Nancy
Avec le soutien de la SPEDIDAM, La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon – Centre national des écritures du spectacle, Accueil en Studio Libre – Théâtre des 13 vents CDN Montpellier
Aide à la création de la Région Occitanie

Calendrier

Création
La Comédie de Saint-Etienne CDN
Du 20 au 22 novembre2018

Domaine d’O à Montpellier
Du 27 au 28 novembre 2018

Bonlieu Scène nationale d’Annecy
Du 9 au 11 janvier 2019

Théâtre de la Manufacture CDN de Nancy
Du 15 au 18 janvier 2019

Théâtre des Îlets CDN de Montluçon
Du 4 au 6 juin 2019

Résidences d’écriture / labo
Théâtre Jean Vilar de Montpellier
du 1er au 9 septembre 2016

hTh CDN de Montpellier
Du 30 janvier au 10 février 2017

La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon
Du 22 août au 1er septembre 2017 et du 9 au 19 novembre 2017

Théâtre des Îlets CDN de Montluçon
Du 21 au 29 mars 2018

La Maison Jacques Copeau à Pernand Vergelesses
Du 11 au 20 juin 2018

© Jean-Louis Fernandez

Résumé

Dans un pays en état de choc, saisie par les « événements », une troupe d’acteurs décide de se mettre au travail, et de questionner la « liberté d’expression ». « De quoi on parle ? De qui ? De quoi, et de qui rit-on ? » Les questions se bousculent. Pour tenter de comprendre ce qu’ils vivent, les acteurs naviguent entre la table et le plateau. Au plateau, ils cherchent le matériau de leur future pièce. Et à la table, ils interrogent leur travail. La question du jugement est au cœur de leurs préoccupations. Jugement sur l’œuvre elle-même, mais aussi, très vite, sur les comportements, actes et paroles des un.e.s et des autres. Des tensions sourdent dans la troupe. Où sont les censeurs ? Comment être libre quand on est sans cesse jugé.e.s, stigmatisé.e.s ? Comment être libre quand, sans cesse, on s’auto-juge? Et comment être un.e artiste quand la liberté des un.e.s meurtrit ce qui justement constitue les autres ? Faut-il perdre ce qui nous constitue? Se défaire? La conscience de nos limites peut-elle nous restituer une liberté? Les juré.e.s parlent de nos doutes, nos lâchetés… et nos terreurs. La pièce ne cesse de se construire, et de s’auto-miner. D’œuvrer, et de désœuvrer. Elle est encore en voie de composition, et de décomposition.

L'origine

1. Des sujets vifs

Le projet est né de la conjugaison de plusieurs désirs. Le désir, d’abord, de continuer le travail amorcé depuis l’écriture de Débâcles et Tumultes (diptyque autour de la résistance et de la montée des fascismes –éditions actes sud-papiers 2015). Ce travail consiste à prendre à bras le corps des sujets contemporains (du latin contemporaneus, de cum : avec, et tempus : temps), sujets qui hantent nos vies ordinaires, et de les mettre en question, de les tordre par le prisme de la fiction, de les rendre éclatants, dérangeants, et, surtout, éminemment présents.

2. Un travail d’équipe

Le désir, ensuite, de poursuivre ce travail avec une équipe de créatrices, et créateurs, composée de figures historiques de Tire pas la Nappe (Marion Aubert, Marion Guerrero et Capucine Ducastelle), de compagnons de longue date (Antonin Clair, Alice Duchange, Marie-Frédérique Fillion, Gaëtan Guérin, Olivier Modol ) et de nouvelles recrues (Stéphan Castang, Elisabeth Hötzle et Laurent Robert).  Nous serons également accompagnés, dans ce travail, par une équipe d’historiens.ne.s, juristes et sociologues. L’écriture de la pièce (menée elle aussi sur le vif, en continu pendant les répétitions) naîtra de toutes ces rencontres, échanges, brassages.

© Jean-LouisFernandez

Le Projet

Une fois l’équipe constituée, un autre désir nous est venu, celui de nous interroger ensemble sur notre possible fonction de juré.e, et, plus spécifiquement sur la liberté d’expression.

1. Les juré.es.

Aujourd’hui, n’importe quel.le citoyen.ne (de nationalité française et âgé.e d’au minimum 23 ans) est amené.e, après tirage au sort, à participer au jugement d’un crime au sein de la cour d’assises. Il se doit « d’être attentif.ve lors des débats ; d’être impartial.e, c’est-à-dire indépendant.e, neutre et objectif.ve ; de ne pas communiquer avec d’autres personnes sur l’affaire ; de respecter le secret du délibéré » (Service Public.fr, le site officiel de l’administration française). Sommes-nous préparé.e.s à une telle fonction ? Si nous sommes tenu.e.s de juger nos contemporains, en sommes-nous capables ? Qu’est-ce que c’est, l’intime conviction ? Comment se construit un jugement ? Comment s’effondre-t-il ? Quels sont les outils qui nous permettent d’exercer cette fonction de juré.e ? Ces questions, qui peuvent surgir à n’importe quel moment de notre vie (si donc nous sommes de nationalité française et avons au moins 23 ans) nous semblent à la fois cruciales pour nous amener à réfléchir davantage nos actes et nos prises de positions, mais aussi théâtrales (depuis l’Antiquité, le théâtre entretient des rapports de fascination avec la justice. De nombreuses pièces mettent en scène des procès – mais aussi des châtiments – depuis Les Euménides d’Eschyle, en passant par les figures de juges, de voleurs ou d’assassins chez Genet, Les Criminels de Bruckner, ou, plus récemment, Please, Continue (Hamlet) de Yan Duyvendak et Roger Bernat…).

2. Où en sommes-nous avec la liberté d’expression ?

Après les attentats de Charlie en janvier 2015, la liberté d’expression – considérée comme l’un des fondements de la société démocratique par la Cour européenne des droits de l’homme (article 10) – mais aussi ses limites, ses vertiges, ont été mis au cœur des débats de la société française. Jusqu’où a-t-on le droit d’aller ? Est-ce que la liberté d’expression est un danger ? Est-ce qu’elle est en danger ? Y a-t-il une liberté d’expression « à la tête du client ? »

Toutes ces questions, pour brûlantes qu’elles soient, sont aussi éminemment théâtrales. Jusqu’où a-t-on le droit d’aller dans les représentations ? Que nous apporte la mise à distance de la fiction ? Où se situe le curseur ? Peut-on aller jusqu’au mauvais goût ? Dépasser les bornes ? A quoi est-ce que ça sert de dépasser les bornes ? De travailler sur nos limites ? Autant de questions utiles et à notre art et à nos vies.

Note de mise en scène

Pourquoi ?

Lorsque nous nous sommes réunies pour savoir quel serait le prochain projet de la Cie, une envie s’est rapidement imposée à nous : interroger le principe de « la liberté d’expression » et parallèlement, travailler sur le jugement au travers de différents procès.

C’était en 2016, les attentats de Charlie et ceux du Bataclan étaient tout proches. Nous étions encore dans la sidération, nous avions cette sensation de rétrécissement des esprits et d’une montée des pensées extrêmes.

Nous pensions peut-être, sans nous l’avouer, nous porter en défenseuses de la cause. Sans doute est-ce même pour cette raison que nous avons voulu creuser le sujet.

Mais nous ne savions pas que remuer ces questions, mettrait un tel coup de pied à quelques opinions intimes.

Car en réalité cette réflexion nous a mené.e.s vers nos propres limites, nos intolérances, vers nos zones d’ombre et nos contradictions.

De longues discussions ont commencé et plus nous discutions, plus l’espoir d’avoir une opinion claire sur le sujet s’éloignait.

Mais après tout, est-il vraiment intéressant d’avoir une position claire et tranchée ? Evidemment, dans la vie, ça peut aider à défendre quelques valeurs, à s’insurger contre quelques injustices, à rêver un monde meilleur…

Mais notre travail d’artistes n’est-il pas plutôt d’examiner ? De relever les différentes positions, les arguments qui les soutiennent et de les retourner dans tous les sens ? De nous porter en témoins de notre époque ? D’essayer de prendre un peu de champ, ne pas dire qui a tort ou raison, mais fouiller en nous ce qu’il y a d’étriqué et essayer de l’ouvrir ? Traquer nos petitesses, nos côtés obtus et les poser là, sur le plateau ? Réfléchir à tout ça ensemble, pour tenter de respirer un peu mieux ?

Parce qu’on étouffe un peu quand même. Avec toutes ces crispations, ces replis identitaires, cette peur qui grimpe. Et puis il y a la peur de choquer, la peur de trop en dire, ou mal, ou pas assez, la peur de s’auto-brimer, la peur de s’attaquer à des choses sacrées, des idées sacrées, des principes indiscutables.

Et donc justement, on a discuté. Beaucoup. Et même si ça nous a parfois fait vaciller, même si, par moment on ne savait plus trop quoi penser, ça nous a fait comme une sorte de décrassage du cerveau.

Alors on fait ce pari qu’on peut ouvrir encore la discussion et y faire entrer les spectateurs.

© Jean-Louis Fernandez

Le travail de laboratoire.

Nous aurons, au terme de ce temps de recherche, traversé cinq « labos ». Le principe de ces labos est de partager du matériau (vidéos, livres, articles, films…) et de débattre autour du sujet. Tenter de nous créer un imaginaire commun avant même que le texte ne soit écrit.
Les débats se font autour de la table, mais aussi au plateau, où je donne des sujets d’improvisations et des directions précises sur la forme des différentes improvisations.

A partir de toute cette matière, Marion collecte ce qu’elle veut, ce qui l’intéresse et se met en action. Elle déploie son univers. Elle écrit « dans la masse » des textes qui n’ont pas forcément vocation à créer la pièce finale. Ils sont parfois comme une étape, un tremplin vers d’autres textes. Ils font partis du débat, ils nous permettent de parler de façon concrète. Ils nous permettent aussi, parce que c’est important, de commencer à parler cette langue aubertienne, commencer à mettre ces mots, ce rythme, ce style, dans la bouche des acteurs et des actrices. Ils insufflent un esprit déjà : ce n’est pas du théâtre documentaire, ce n’est pas de l’écriture de plateau, c’est une pièce de théâtre d’autrice.

Nous bannissons l’esprit de sérieux, le prosélytisme et le drame social.

Voilà donc comment nous avons travaillé. L’écriture s’est nourrit des improvisations et des débats, comme eux-mêmes se sont nourrit de l’écriture.

Sous les doigts de Marion et comme un monstre qui se nourrit de lui-même, la pièce est devenue la mise en abîme du travail que nous étions en train de faire. Ce travail laborieux et passionnant est devenu le fil conducteur du récit.
Comme si il fallait absolument partager avec les spectateurs le processus de création, tellement fort et fondateur de la réflexion que nous menons ensemble.

Partager le processus de création signifie aussi travailler sur une interaction avec le public.
Pour réfléchir à cette notion de juré.e.s nous voulons tenter de placer le spectateur dans une position de juge de l’œuvre qui se déroule sous ses yeux.

L’espace.

Il y a d’une part la salle de répétition. Une table, des chaises, comme au commencement d’une création. Quelques éléments épars, quelques costumes, quelques accessoires…

Ma première intuition était de mettre en place un dispositif composé d’un grand mur blanc, façon Velleda, en fond de plateau, nous permettant de noter, de schématiser, de taguer et de rendre visible l’amoncellement des idées récoltées au cours du travail de la troupe. Ce mur lui-même percé d’une grande surface vitrée permettait de cacher et de dévoiler, d’épier ou de s’exhiber.
Je voulais aussi que le plateau soit « mobile », qu’il puisse se faire et se défaire au cours de la représentation.

Lors d’un premier travail avec la scénographe, à partir de cette intuition et de celles d’Alice, nous avons imaginé un système de boîte à quatre faces (dont une vitrée) munie d’un grand volet sur un des côtés qui, lorsqu’il est ouvert, figurera ce fameux mur-tableau Velleda.
Ce cube (ou plutôt parallélépipède rectangle) amovible apporte une multitude de possibilités scénographiques.

L’idée de la représentation est aussi très présente et essentielle dans la scénographie. La représentation, puisqu’il n’est question que de cela dans la pièce : comment on montre, on dessine, on peint, le monde ? Qu’est-ce qu’on choisi comme filtres, comme couleurs, comme tons ? Ainsi la scénographie évoque ces différentes facettes de l’expression artistique : la bande dessinée, le tag, la peinture et bien sûr le théâtre. Il est bien question ici d’une mise en abîme de l’artiste au travail.

Entretien avec Marion Aubert pour le site theatrecontemporain.net à propos du projet : ici

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