Tumultes

Marion Aubert. Ed Actes Sud-Papiers

Création : du 25 au 27 juin 2015 La Comédie de Saint-Etienne

Production : Cie Tire pas la Nappe, Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, Ecole Supérieure d'Art Dramatique et du Diese

Mise en scène : Marion Guerrero

Assistanat à la mise en scène : Marion Aubert

Scénographie : Alice Duchange

Costumes : Marie-Frédérique Fillion

Lumières : Bruno Marsol

Son : Yannick Vérot

Régie plateau : Yannick Vérot

Collaborations artistiques : Myriam Djemour, Yann Raballand

Photos : Jean-Louis Fernandez et Sonia Barcet

Remerciements : Olivier Neveux, Vincent Chambarlhac, Arnaud Meunier, Fabien Spillman et Duniemou Bourobou

Avc Julien Bodet, Gaëtan Guérin, Thomas Jubert, Gaspard Liberelle, Aurélia Lüscher, Tibor Ockenfels, Maurin Olles, Pauline Panassenko, Manon Rafaelli, Aurélie Reinhorn, Mélissa Zehner.

Le temps d’une grève, neuf jeunes gens décident de suspendre (ou activer, c’est selon) leur vie, pour s’interroger sur le monde dans lequel ils sont en train de vivre. Tous n’ont pas soif de Révolution, mais nombre d’entre eux veulent « faire quelque chose » - ils sentent bien que le temps se gâte : la pièce se passe en 2015, en France. Ils ne veulent ni être condamnés à rien, ni subir leur vie, ni les injonctions de l’époque. Très souvent, ils veulent mieux. Alors, maladroitement, avec de vieux outils, des vieilles références (la pièce est sans cesse hantée par les années 30, le spectre des fascismes, des défaites, mais aussi des luttes, des héros et des espérances), en tâchant de se comprendre les uns les autres, en s’aimant, souffrant, se blessant, riant, se cassant la gueule, pleurant et vivant ensemble, ils tentent de créer un élan, et - aussi folle et dérisoire cette tentative soit-elle, de donner un peu de sens à leurs existences.

Au départ, nous avions le désir, avec Marion Guerrero, de travailler sur les émeutes du 6 février 1934. Le Front Populaire. Les congés payés. La revalorisation des salaires. On a lu des livres d’histoire(s) : La France du front Populaire, Maurice et Jeannette, biographie du couple Thorez, Léon Blum, la force d’espérer. Ecouté des chansons de l’époque : « Qu’est-ce qu’il faut pour être heureux ? » « Boum / Quand notre cœur fait Boum / Tout avec lui dit Boum / Et c'est l'amour qui s'éveille. » On a regardé des films de propagande. On a parlé de l’avortement. Des tricoteuses de la Révolution. De la joie sur les visages pendant les manifestations. On a écouté « Mohamed mouche à merde, nous ne voulons pas de toi. Mohamed mouche à merde, on va te ramener chez toi. » On a fait des impros. On a tenté de faire la Révolution dans l’école. Manon est allée faire des discours sur les places de Saint-Etienne. Personne ne s’en est rendu compte. J’ai listé des questions : « Qu’est-ce que c’est que l’espoir ? Qu’est-ce que c’est que de s’inventer des vies nouvelles ? Qu’est-ce que c’est que de sentir quelque chose possible ? C’est quoi le sentiment d’injustice ? C’est quoi avoir peur pour ses enfants ? D’où ça nous vient, ce climat là d’inquiétude ? De haine ? De suspicion ? Comment ça se fabrique, le fascisme ? Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur des corps ? » On a parlé de la passion. De la peur qui s’insinue l’air de rien. Du collectif. De la solitude. Des chœurs. On a regardé la photo d’August Landmesser, l’homme qui refusa de faire le salut nazi, au milieu d’une foule à l’unisson, un jour de mai 1936. On a parlé de nos approximations. On a parlé du poids du réel. De la lourdeur. On a tenté de désépaissir le réel par le théâtre. On a tenté de dire des choses ensemble en même temps. D’avoir les corps au même rythme. Et puis d’être parfois à contretemps. On a finalement tenté d’être à la fois en 2013 et en 1936. Tenté de s’approprier les gestes des autres. L’imaginaire des autres. D’être délicats et furieux. D’éclairer nos propres désordres. On a chanté : « Prenez garde, prenez garde / Vous les sabreurs les bourgeois les gavés / V'la la jeun' Garde, v'la la jeune Garde / Qui descend sur le pavé. » On a dansé sur Mao Mao. Tibor a fait des morts avec des patates. Gaspard a fait des frites avec les patates de Tibor. On a recyclé. Finalement, on n’a pas vu L’affaire Stavisky. On a tenté de saisir des choses que nous avions en commun. Tenté de nommer les colères que nous ne partageons avec personne. Les trucs minables. On a parlé des armes que les suisses cachent sous leur matelas. On n’a pas fait trop les malins. On a tenté d’aller vers des fictions. Pendant ce temps, le tireur fou a semé la panique dans les rues de la Capitale, sur nos écrans de télévision. A Saint-E, on a fêté la victoire des Bleus contre l’Ukraine. On a parlé de la cruauté et des grâces de l’humanité. On a parlé de nos propres dérives. On a parlé de ceux qui ne trouvent pas leur place. Qui ne savent pas où se mettre. Qu’on ne sait pas bien où mettre.

Ça, c’était en 2013.

En 2014, on a tenté de creuser davantage nos questions. On a partagé notre table de travail avec Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique, et de Vincent Chambarlhac, maître de conférences en histoire contemporaine. Leur apport a été plus que précieux. On a refait des impros. Maurin a appelé à la Révolution sur le toit de la Comédie. Cette fois, la police a réagi. On a lu Tarnac, magasin général, 1934-1936 un moment anti-fasciste, Constellations, trajectoires révolutionnaires du jeune 21ème siècle, des BD. On a écouté « Boum / Quand ton corps fait boum / C’est pour avoir le droit d’enfiler tes mille vierges » (Didier Super, chanson sur les terroristes islamo kamikazes). On a regardé Mourir à trente ans, L’ombre Rouge, La Chinoise, Reds, House of cards, Ni vieux ni traîtres. Aujourd’hui, la pièce est un drôle d’objet. Ovni entre farce, théâtre du quotidien et tragédies intimes. Sans doute est-elle toujours hantée de nos intuitions premières (mise en écho de notre époque et des années 1930) – et l’actualité (Jour de Colère, Manif pour tous, victoire du FN aux Européennes) nous a tristement confortées dans ces intuitions – mais elle parle aussi d’une génération de jeunes créateurs, tous issus de l’école de la Comédie de Saint-Etienne. Grâce à eux, j’ai pu lister toute une série de nouvelles questions : « Qu’est-ce qu’une prise de conscience politique ? Qu’est-ce que l’engagement ? Qu’est-ce que la résignation ? De quoi a-t-on peur ? A-t-on réellement un désir de Révolution ? Comment se fabrique une conscience politique ? Quels sont nos héritages ? Quelles voix orientent nos prises de positions ? Qu’est-ce que la déception ? La manipulation ? Est-ce que toutes les morts se valent ? C’est quoi, une action violente ? Qu’est devenu notre désir de théâtre ? Qu’est-ce qu’un héros ? Et un antihéros ? De quoi avons-nous besoin pour échapper au cynisme de l’époque ? A la dépression ? Comment instiller, toujours, du trouble dans nos représentations ? » Ces jeunes gens – ils ont entre 22 et 25 ans – loin d’être seulement de passionnants interprètes, ont un appétit aigu de la mise en commun, de la polémique et de la réflexion. La pièce est aussi, je l’espère, un portrait en creux de cette génération, inquiète, mais surtout vive, créative, et décidée à ne pas toujours s’en laisser conter.

Marion Aubert

Histoire d’un projet
C’est un luxe que de travailler trois ans sur un même spectacle avant d’en faire éclore la forme définitive.
Alliez à ça le plaisir de travailler avec des jeunes gens au début de leur aventure théâtrale, bouillonnants d’idées et d’envies, et vous comprendrez pourquoi ce projet est particulièrement enthousiasmant et tout simplement unique.
S’arrêter et s’asseoir autour d’une table pour parler de l’état du monde, d’histoire, de politique, pour essayer d’éclaircir un peu ce brouillard qui est notre époque - tellement proche qu’on n’y voit plus rien - pour parler de nos aspirations, de nos peurs.
Et puis se lever et se mettre en mouvement. Mettre en jeu les imaginaires et les corps. Leurs imaginaires débordants et singuliers. Les nôtres. Et voir l’évolution des imaginaires. L’évolution de leurs improvisations en trois ans. Voir qu’à une consigne, ils répondent de plus en plus vite, qu’ils ne se posent plus de fausses questions, qu’ils se lancent à corps perdus, sans retenue, qu’ils savent se mettre à nu (au propre comme au figuré) avec de moins en moins de pudeur, mais toujours plus d’intelligence et de délicatesse.
Tout ça était tellement inspirant, que nous avons bien senti, Marion et moi, que quelque chose de particulier était en germe. La première étape de travail, présentée sous forme de chantier, en 2013, mise en forme dans l’urgence, a d’ailleurs donné lieu à deux présentations fort prometteuses.

Pour commencer cette dernière saison ensemble, nous nous sommes remis autour de la table et avons invité des penseurs, des historiens. Et puis nous avons de nouveau exploré comment ces nouvelles questions agitaient les corps et les esprits au plateau.

Mettre en scène cette écriture


Je commence à présent à réfléchir à la forme du spectacle.
Mettre en scène les textes de Marion, c’est toujours faire des choix sur ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas. C’est créer des images qui ne tuent pas les images du texte. C’est conserver la forte capacité d’évocation du texte. Et en même temps faire du théâtre, c’est-à-dire donner à entendre, mais aussi à voir.
C’est bien sûr c’est ce qu’on cherche avec n’importe quel texte, mais ici la langue nomme quasiment tout, jamais de didascalies, tout est dans ce qui est dit. Les objets, les espaces, apparaissent et disparaissent avec le discours. Le tout est de choisir si le personnage a effectivement une tringle à rideau dans la main ou pas. Si il est bien, tout à coup, sur la plage. Ou dans un bunker. Et qu’est-ce qu’on fait de cette information.
Ce qui est en creux ce sont les sentiments, les contradictions, les aspirations, les drames. Ce qui est en creux, c’est ce qui n’est pas dit mais qui est là. Qui plane.
L’univers musical et chorégraphique a aussi toujours beaucoup de place dans mon travail. Nous avons travaillé sur des chansons et des musiques des années trente. Nous avons regardé des photos de l’époque, des postures, des attitudes. Et puis nous nous sommes observés vivre aujourd’hui. Nous avons écouté ABBA, et beaucoup de techno. Nous avons traversé les époques, terminus en 2014. Nous creuserons ce travail chorégraphique et musical avec le chorégraphe Yann Rabalan et la chanteuse Myriam Djemour.
 
La forme scénographique

La pièce raconte la prise du théâtre par des acteurs qui décident de l’occuper, comme les ouvriers occupaient les usines en 36.
Nous avons répété et présenté le chantier, dans un lieu qui n’est pas du tout une salle de théâtre.
Au lieu d’essayer de le transformer en salle de théâtre, d’en faire une boîte noire, de cacher ses «  défauts  », j’ai décidé d’utiliser ce lieu comme une scénographie.
Nous avons occupé la salle dans sa largeur pour pouvoir (du public) voir le maximum d’éléments qui la composaient : des murs gris, une mezzanine, un extincteur, un interphone, un escalier, une petite cave, un recoin…
Ceci permettait à la fois de créer des espaces de vie réalistes, avec trois fois rien (une table, des chaises et une suspension, pour faire une cuisine dans le recoin, quelques matelas et trois lampes de chevet sur la mezzanine, pour faire un dortoir…) et de donner cette impression d’occupation des lieux.
Je travaillerai sur cette même idée scénographique pour la mise en scène du spectacle. C’est toute la gageure : se servir des lieux pour créer des espaces habités. Intégrer la scénographie à l’espace. C’est d’ailleurs une idée qui m’est chère et que nous explorons systématiquement, lors de notre projet Rendez-vous, de l’infra-ordinaire à l’extraordinaire. J’aime particulièrement cette idée de ne pas faire rentrer un décor «  en force  » dans une salle, mais de l’intégrer, comme à un paysage. C’est sans doute une envie de ne pas cacher, mais au contraire de mettre en lumière. Un peu comme faire de ses défauts des qualités. Un peu comme un photographe, faire un zoom sur la peinture écaillée d’un bout de mur, au lieu de la cacher derrière du velours noir.
Et puis faire feu de tout bois, pour la scénographie, comme pour la direction d’acteurs. Faire le pari que si on sait les regarder, les gens, les lieux se révèlent.
«  Objets inanimés avez-vous donc une âme?  »

Esthétique et direction d’acteurs

Esthétiquement, nous naviguerons entre les deux époques : celle du front populaire et celle d’aujourd’hui. Mais c’est principalement aujourd’hui qui nous intéresse.
Comment, par l’observation du passé, peut-on comprendre le présent ? Comment ne pas refaire les mêmes erreurs ? Comment ne pas être simplistes dans les comparaisons ? Comment partager ce questionnement avec nos contemporains ? Et par quelle forme théâtrale ? Le théâtre peut-il nous aider à comprendre ?
Comme toujours, nous parions sur l’humour et la dérision. Sur la farce.
Mais ici les styles de théâtre s’entrechoquent. On passe de la farce à un théâtre plus intimiste ou même carrément réaliste. Le travail de direction d’acteurs est donc de trouver la justesse toujours, aussi bien dans l’excès de la farce que dans l’intimité d’un jeu naturaliste. Mais le travail de direction n’est-il pas toujours de chercher la justesse, où que se situe le curseur ?
Nous cherchons un humour implacable et précis, incisif. Et puis nous cherchons un quotidien étonnant, aigu. Un quotidien pas banal.

Et de ce joyeux carambolage naîtra, j’en suis convaincue, une matière vive et cathartique. Un spectacle politique, pamphlet historique et actuel. Jouissif et grave.

Marion Guerrero