Rendez-vous, de l'infra-ordinaire à l'extraordinaire, San Franciscan dreams

de Marion Aubert

Disponible pour ce spectacle :

Création : Septembre 2013

Production : Cie Tire pas la Nappe, American Conservatory Theater of San-Francisco et le Consulat Général de France à San Francisco

Mise en scène : Marion Guerrero

Photos : Marion Guerrero

Visuel : Jeanne Roualet

Chargée de production : Sylvine Dupré

Avec les élèves-acteurs de MFA3 : Blair Busbee, Nemuna Ceesay, Phil Estrera, Asher Grodman, Lateefah Holder, Lisa Kitchens, Aaron Moreland, Elyse Price & York Walker

Origine du projet.
En août 2012, je reçois cette curieuse missive de Pascal Lebrun-Cordier, directeur artistique de la ZAT de Montpellier.

Aurillac, le 23 août 2012.

Chère Marion Aubert,
Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à observer la vie infra-ordinaire du quartier des Arceaux et à nous en faire le récit circonstancié.
Georges Perec écrit : « Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? »
Connaissant votre propension à l’affabulation, nous vous mettons en garde contre tout glissement de terrain qui pourrait, de l’infra-ordinaire, vous faire déraper vers l’extra-ordinaire. Tenez-vous à la rampe, agrippez-vous au réel, regardez où vous mettez les pieds, et si par mégarde vous aperceviez une fissure dans un mur, un arbre de guingois ou un terrier où s’engouffre un lapin blanc, surtout ne vous en approchez pas.
Nous sommes impatient de découvrir votre Chronique des Arceaux — qui pourra être lue par vous, pendant la ZAT des Arceaux, les 10 et 11 novembre 2012, ou mise en partage d’une autre manière, à inventer —, et vous remercions par avance de votre méticuleuse objectivité.
Bons vents,
Pascal Le Brun-Cordier, Directeur artistique ZAT ! Montpellier

PS. Voici douze lieux des Arceaux où nous demandons d’aller fureter :
- rue Marioge, chez le boucher, à 9h45 ;
- boulevard des Arceaux, au pied de l’aqueduc, un samedi matin, entre 10h30 et 11h30, à l’occasion du marché ;
- à la terrasse de la Cigale, à 11h45 ;
- au 2 rue du Progrès, à 16h30 ;
- au pied de la première arche de l’aqueduc dans le jardin du Peyrou, à 17h ;
- sur le terrain de boules, au niveau du 37 rue du Progrès, à 17h ou 22h ;
- sur le premier terrain de boules, face à la Cigale, à 19h ;
- sur la place ronde sans nom située devant la Maison des avocats (une ancienne clinique), au croisement de la rue Fontenille et de la rue Marcel de Serres, à l’heure qui vous plaira ;
- dans la première partie de la rue des Rêves (entre le boulevard des Arceaux et la rue Valette) à l’heure qui vous sourit ; soyez attentive en particulier à la sortie de la Résidence de retraite Les Glycines au 9 de la rue des Rêves (« Sonnez trois fois = merci ») ;
- au square Maquis Bir-Hakeim, sur la grande terrasse herborée au pied du Château d’eau, à 21h ;
- sur le boulevard des Arceaux, à 1h le matin, devant le numéro 38 ;
- rue Maillart, à l’heure qui sera la vôtre.
Je décide aussitôt de répondre à ses injonctions. Dix jours durant, je prends rendez-vous avec ma propre ville (le quartier des Arceaux est à trois minutes trente de mon quartier). Ces rendez-vous donnent naissance à douze chroniques (rassemblées sous le titre générique de Tentatives de détournement d’un quartier montpelliérain.) Depuis, je ne marche plus tout à fait de la même façon dans mon quartier. L’air y est un peu plus épais. Les trottoirs plus dangereux. La ville me parle. Je ne m’en étais pas rendue compte, mais ça manquait.

Nous étions juste à ce moment-là en train d’interroger nos pratiques d’artistes en compagnie. Les modes de production. Les liens avec le territoire. Comment inventer un projet avec les institutions (et non plus pour) ? Avec les autres artistes ? Avec les lieux où nous vivons ? Comment rencontrer davantage d’altérité ? Comment ne pas vivre à huis clos entre artistes ? Comment l’artiste peut-il se nourrir du monde ? Comment peut-il à son tour nourrir le monde ? Restituer le monde légèrement modifié ? Comment ne plus obéir uniquement aux impératifs d’efficacité ? De visibilité ? Aux modes dominantes ? Comment retrouver du présent dans la création ?

C’est à ce moment-là que le projet de poursuivre l’aventure des Rendez-Vous s’est imposé à nous. Nous avons demandé à cinq lieux (quels lieux ? On pourrait dire des lieux urbains. Eloignés les uns des autres. Des lieux en France. Hors de France. Des lieux différents. Qu’y a-t-il de commun entre une cité de Montpellier et les quartiers bobos de San Francisco ? Qu’est-ce que c’est les villes où il fait bon vivre ? C’est quoi une ville pourrie ? Une ville industrielle et pauvre ? C’est quoi une ville pour une femme la nuit ? Quels sont les espaces qui nous sont réservés ? A qui appartient la ville ? Qui en est dépossédé ? Quelles sont les stratégies d’adaptation ? Est-ce bien notre ville dont elle parle ? Notre quartier ? Est-ce ainsi que nous vivons ? Qu’a-t-elle exactement détourné ? Pouvons-nous, nous aussi, légèrement nous perturber ? Déplacer nos vies ? Ne pas les subir ? Les subissons-nous ? Ad lib. –mais nous avons surtout sollicité des lieux où nous avions déjà une histoire. Montpellier, donc, où nous vivons depuis près d’une vingtaine d’années. La Comédie de Saint-Etienne où nous sommes associées. Les théâtres de Brest et Valence qui suivent notre travail depuis plusieurs années. Et puis Sarrebruck, New York et San Francisco où nous avons été invitées.

De l’art de jouer.
Le ludique est aujourd’hui fort présent dans les arts contemporains (cf. le travail de Sophie Calle). Il est beaucoup plus rare – et suspect –  sur les scènes de théâtre. Mais notre art n’est-il pas aussi celui des joueurs ? Que nous racontent des rencontres de hasard ? Des rencontres imprévues ? Dans les marges ? Quelle place dans nos vies pour l’intempestif ? L’inattendu ? Nous avons eu envie de partager l’invention du projet avec les directeurs des lieux. (Confère en annexe les missives de chacun des directeurs).
« Invente-moi quelque chose ! Dirige-moi ! Donne-moi des rendez-vous ! Oriente-moi là où je n’irais pas ! Fais-moi connaître des lieux que je ne connais pas ! Déterritorialise-moi ! Fais-moi découvrir ta ville. Envoie-moi où tu voudrais que j’aille voir. Envoie-moi où je n’irais pas toute seule. Envoie-moi où tu n’as pas le temps d’aller. Envoie-moi vers l’invisible. Je viendrai te dire ce que mes yeux ont vu. »

Le protocole de création.
La résidence de création dure une quinzaine de jours.
- Les cinq premiers jours, la Compagnie Tire pas la Nappe (Marion Aubert, écrivaine, Capucine Ducastelle, comédienne et Marion Guerrero, metteuse en scène) créent la matière première du spectacle (écriture des Chroniques, prises de son et photographies).
- Nous sommes ensuite rejointes par un acteur proche de Tire pas la Nappe (en 17 ans de vie commune, nous avons créé quelques fidélités). Nous avons aussi eu envie de partager ce projet avec des acteurs de chaque lieu. Dans chaque ville, nous rencontrerons donc un acteur nouveau. Un inconnu. Un artiste non rompu au travail de la Compagnie. Un artiste étonné. Nous travaillerons aussi avec des amateurs (du latin amator, « celui qui aime »). Histoire de voir d’autres corps sur le plateau. Histoire d’interroger aussi nos propres corps, alourdis parfois par le « métier », nos propres maîtrises, nos savoir-faire. Histoire, surtout, toujours, de se confronter à davantage d’altérité. Nous aurons alors dix jours pour créer un spectacle que nous espérons tout à fait singulier.

Qu'est-ce qui nous a poussées à faire du théâtre ?
Qu'est-ce qui nous pousse à continuer après toutes ces années ?
Est-ce qu'on finit par faire ça par habitude, parce qu'on ne sait rien faire d'autre ? Est-ce qu'on fait du théâtre comme on vend du poulet ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vendre du poulet finalement ?
Après plus de 15 ans à monter des spectacles, nous en sommes venues à nous poser ce genre de questions.
Pourquoi fait-on ça ? Pour qui ?
Qu'est-ce qui est vraiment important ? Jouer dans un festival prestigieux ? Avoir un article dans la presse nationale ? Compter le plus grand nombre de programmateurs possible dans la salle ?
Est-ce qu'on se surprend encore ?
Où nous mène cette course ? Est-ce qu'à force de vouloir atteindre un but invisible, on ne passe pas à côté du paysage, des étapes, des rencontres?
Voilà comment est né ce projet.
Nous ne voulons plus passer notre temps à créer des spectacles et à les vendre au plus grand nombre. Nous voulons réinterroger le processus de création, provoquer des rencontres inattendues, inspecter l'infra-ordinaire, comme dit Pérec, et réinventer pour nous une nouvelle façon de travailler et d'aborder les villes que nous traversons.  
Nous voulons rafraîchir notre regard et le porter sur la vie dans la cité.
Comme un peintre.
Parler aux gens de leur quotidien, de leur quartier, de leur ville, en bougeant légèrement le cadre, en le retournant, en regardant derrière, en grossissant l'image, en regardant le tout petit, le minuscule.
Qu'un bout de trottoir devienne le lieu de tous les fantasmes.
Pour la première étape de ce travail, pour la représentation de cette fin de résidence, nous voulons créer une scénographie comme une installation d’art plastique.
Quelques-unes de nos inspirations :
Sophie Calle, pour sa mise en scène du quotidien. Pour sa poésie. Pour son humour.
JR, pour son travail ludique sur la cité et les gens qui y vivent. Sur l'immense et le minuscule.
Martin Parr, pour son humour acéré et son regard déformant sur les êtres et la normalité. Sur l'absurdité de situations banales. Sur la laideur et la beauté.
Nous voulons observer et nous surprendre. Rendre poreuses les frontières entre la vie et l'imaginaire. Entre l'infra-ordinaire et l'extraordinaire.
Dans cette idée, nous pourrions investir les lieux de fin de résidence, en recréant un espace hybride entre la scène et la ville. Que les spectateurs entrent dans un espace à la fois complètement déroutant et complètement familier.
Peut-être pourrions-nous même les faire évoluer dans cet endroit. Comme dans une exposition.
Par exemple, à la Comédie de Saint-Étienne, le lieu qui nous est dévolu est  "l'Usine". Cette petite salle gradinée regorge de trésors d'espaces pour peu qu'on veuille la regarder avec attention. A l'instant où le spectateur pousserait la porte de la petite cage d'escalier en béton, il entrerait dans une aire de jeu habitée, investie, transformée.
Il y a cette cage d'escalier donc, l'arrière du gradin, le gradin, la scène, l'arrière scène, envahie de meubles entassés et poussiéreux (une caverne d'Ali Baba), puis une espèce de hangar attenant, renfermant les loges et la machine à café.
Nous pourrions recréer à l'intérieur de ces espaces mis à nu et pour ainsi dire chamboulés, une sorte de ville rêvée.
Une Saint-Étienne miniature et boiteuse, dont les membres épars et incomplets seraient liés entre eux par notre imaginaire et celui du spectateur.
Dans ce projet quatre acteurs professionnels et une dizaine d'amateurs, par ville.
Nous essaierons, avec les amateurs de renforcer le lien entre la vie et le théâtre, le réel et la représentation. Comment ces corps, ces voix, invisibles sur nos scènes, peuvent devenir les héros du théâtre?
Que peuvent-ils apporter de différent ? Comment les regarder pour qu'apparaisse leur singularité sur le plateau?
Il faut que le regard porté sur eux soit comme celui d'un photographe ou d'un peintre. Essayer de donner à voir quelque chose d'une humanité qui nous dépasse. Et renforcer grâce à eux le lien avec la ville, puisque ce sont eux qui l'habitent vraiment. Ils en sont une partie. Ils peuvent faire venir un public différent au théâtre. Un public qui n'y vient jamais. Ce public à qui nous aimerions tant pouvoir nous adresser, aussi.
Et puis dans un second temps, dans la deuxième étape du travail, nous rassemblerons toute cette matière, tous les acteurs, toutes nos forces et notre envie pour créer une œuvre plus vaste, reliant toutes ces villes entre elles, et riche de toutes ces rencontres. Créant une fois encore un espace imparfait, plein de manques de toutes ces villes que nous n'aurons pas traversées, mais qui, autant dans ses vides que dans ses pleins, nous racontera quelque chose du monde. D'un monde en creux. Et en bosses.

Lien vers le blog retraçant le projet à San Francisco, en partenarait avec l'American Conservatory Theatre et le Consulat Général de France à San Francisco, du 16 au 27 septembre 2013 :

Rendez-vous@SanFrancisco