Rendez-vous (tentatives de détournements d'un quartier montpelliérain) / Lecture

Marion Aubert

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Disponible pour ce spectacle :

Création : ZAT de Montpellier, novembre 2012 Quartier des Arceaux

Production : Cie Tire pas la Nappe et Ville de Montpellier

Mise en scène : Marion Guerrero

Son : Thibault Lamy

Photos : Jean-Louis Fernandez

Avec Marion Aubert et les élèves comédiens de 1ère année de l'Ecole de La Comédie de Saint-Etienne :
Julien Bodet, Thomas Jubert, Gaspard Liberelle, Aurélia Lüscher, Tibor Ockenfels, Maurin Olles, Pauline Panassenko, Manon Raffaelli, Mathilde Souliac, Mélissa Zehner.

2. Le pacte.

Je viens de recevoir la missive de la ZAT :

Aurillac, le 23 août 2012.

Chère Marion Aubert,

Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à observer la vie infra-ordinaire du quartier des Arceaux et à nous en faire le récit circonstancié.

Georges Perec écrit : « Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? »

Connaissant votre propension à l’affabulation, nous vous mettons en garde contre tout glissement de terrain qui pourrait, de l’infra-ordinaire, vous faire déraper vers l’extra-ordinaire. Tenez-vous à la rampe, agrippez-vous au réel, regardez où vous mettez les pieds, et si par mégarde vous aperceviez une fissure dans un mur, un arbre de guingois ou un terrier où s’engouffre un lapin blanc, surtout ne vous en approchez pas.

Nous sommes impatient de découvrir votre Chronique des Arceaux, et vous remercions par avance de votre méticuleuse objectivité.

Bons vents,

Pascal Le Brun-Cordier
Directeur artistique
ZAT ! Montpellier

PS. Voici douze lieux des Arceaux où nous vous demandons d’aller fureter :  
- rue Marioge, chez le boucher, à 9h45 ;
- boulevard des Arceaux, au pied de l’aqueduc, un samedi matin, entre 10h30 et 11h30, à l’occasion du marché ;
- à la terrasse de la Cigale, à 11h45 ;
- au 2 rue du Progrès, à 16h30 ;
- au pied de la première arche de l’aqueduc dans le jardin du Peyrou, à 17h ;
- sur le terrain de boules, au niveau du 37 rue du Progrès, à 17h ou 22h ;
- sur le premier terrain de boules, face à la Cigale, à 19h ;
- sur la place ronde sans nom située devant la Maison des avocats (une ancienne clinique), au croisement de la rue Fontenille et de la rue Marcel de Serres, à l’heure qui vous plaira ;
- dans la première partie de la rue des Rêves (entre le boulevard des Arceaux et la rue Valette) à l’heure qui vous sourit ; soyez attentive en particulier à la sortie de la Résidence de retraite Les Glycines au 9 de la rue des Rêves (« Sonnez trois fois = merci ») ;
- au square Maquis Bir-Hakeim, sur la grande terrasse herborée au pied du Château d’eau, à 21h ;
- sur le boulevard des Arceaux, à 1h le matin, devant le numéro 38 ;
- rue Maillart, à l’heure qui sera la vôtre.

3. Des premières impressions sur les lieux de rendez-vous.

Je suis très excitée par ces rendez-vous. Je commençais par étouffer chez moi. Enfermée dans les toilettes de mon appartement. Un peu d’air me fera le plus grand bien. Je sens déjà que je vais désobéir ! Je fais part de mon projet à mon mari. Il me dit : « Jamais ! Jamais tu n’iras seule aux Arceaux à une heure du matin ! » « Je mettrai un jean ! » je dis. « Ou un survêt ! Personne ne va me prendre pour une pute, en survêt ! » Il me dit : « Moi vivant, jamais ! » Je lui dis : « Tu sais, je ne me suis pas faite agresser très souvent à Montpellier. Deux fois seulement en 1997. Et puis, à chaque fois, c’était en plein centre ville. » Je pourrais peut-être désobéir à mon mari ? Prétexter un rendez-vous chez une copine ? Me rendre clandestinement aux Arceaux ? Mais j’ai peur qu’il ne flaire la supercherie. Bon. Mais maintenant, répondre à mon maître (je n’ose dire mon maître). Mon ordonnateur. Comme j’ai hâte de le servir. Et comme j’ai hâte de lui désobéir. Je me demande ce qu’il me fera à réception de mon travail. Comme j’ai peur ! Comme j’ai peur !

Montpellier, le 23 août 2012. 21h21.

Cher directeur artistique,

Merci de votre missive. J’ai bien pris note de vos commandements. Je jure par la présente de me rendre aux douze lieux précités, d’y scruter la vie dans tout ce qu’elle a de plus mesquin. Je vous dresserai un tableau très circonstancié de mes observations.
Je vous jure, cher directeur artistique, de ne dévoiler à personne l’heure et le lieu de mes rendez-vous. Je vous jure de m’abandonner au hasard et à la morosité des jours. Ne me tentez pas. N’envoyez personne sur les lieux qui pourrait me distraire de mon labeur. Je serai toujours de petite taille et vêtue timidement (sauf le soir de ma sortie nocturne). Je sais que vous serez au matin du 29 à Montpellier. Je vous en prie. Ne nous voyons pas rue des Rêves au petit matin.
Entre temps, je m’adonnerai à ma vie palpitante dont vous ne saurez rien je vous le jure.

Adieu donc,
Signé,
M Auberte.