La très sainte famille Crozat

de Marion Aubert

Création : 2002 Théâtre Jean Vilar

Production : Cie Tire pas la Nappe

Mise en scène : Philippe Goudard

Scénographie : Philippe Goudard et Yannik Minart

Costumes : Cara Benassayag

Lumières : Bruno Marsol

Son : Antonin Clair

Chargée de production : Sylvine Dupré

Affiche : Nicolas Beaud

Marion Aubert
Capucine Ducastelle
Grégory Nardella

Mes premiers textes gravitent en permanence autour du périple de l’Amour. Je me suis évertuée jusqu’à ce jour à décrypter, de large en travers une géographie du sentiment.
Je souhaite aujourd’hui fouiller d’autres problématiques, interroger d’autres rapports, ceux d’une famille par exemple.
Quels sont les liens ? Comment vit-on la famille le "je vais dans ma famille" ou "je suis en famille".
Quels sont les non dits, les trop dits ?
Quel est notre héritage et comment porte-t-on l’amour lorsqu’il semble acquis d’emblée ?
Comment s’en départir ou comment ruser la fatigue du croit-on trop connu comment partir.
Puis comment revenir
Je pense toutes ces questions guideront mon travail
Je cherche également, tout à travers la réunion d’un frère et deux sœurs à questionner, disséquer le temps, la durée,
Je ne souhaite pas opérer de brusque changement dans le traitement de la langue.
Je tente bien sûr de l’affiner, je l’imagine plus épurée peut-être plus radicale.
De moins en moins gratuite ou trop facile ou trop habile. Une langue un peu brute. Dense.
Je m’acharne à travailler sur le toujours un peu sur la brèche, un peu décalé. Sur une langue à lame tranchante et brillante. Je la voudrais telle.

Mettre en scène l’écriture théâtrale de Marion Aubert relève de ce que Denis Guénoun nomme L’exhibition des mots.

J’aime chez cette jeune artiste le phrasé, le rythme, la liberté syntaxique, les mots et les sons. Et surtout l’essentiel, le sens, qui réside dans la prosodie. Proférer les textes de Marion Aubert est en soi un acte théâtral, qu’elle même décrit comme indispensable à la complétude de la réception de son œuvre, mais dont il faut se garder de penser qu’il pourrait suffire, tant le passage sur le plateau enrichit et révèle, par la mise en situation, la force dramatique de l’œuvre.

J’ai donc choisi comme cadre à cette mise en scène, en lumière et en son, le théâtre à l’italienne. Il est pour moi une machine à faire entendre la voix, à faire voir les mots, comme une grande bouche dont le palais est le cintre, le plancher la scène, les rideaux rouges les lèvres, les dents et la langue - os et chair - les acteurs.
De face donc, de front, comme l’impact des textes de Marion quand elle vous les lit, deux actrices et un acteur tour à tour joueurs ou sincères, dialoguent ou «soliloquent», et prennent à témoin les spectateurs en s’adressant directement à eux. Ces «personnages» tissent des liens qui les relient, eux, séparés par l’existence mais réunis par le théâtre comme par les coutures qui relient les pièces de l’habit d’Arlequin. Le premier titre de la pièce était Les Coutures.
Liens rêvés ou réels ? «Vous n’êtes pas obligés de nous croire…» précisent Cendrillon, Gertrude et Godeberte au public.

Sur scène j’installe une trappe conduisant aux dessous de la scène (chaudron de l’enfer ou paradis perdu - car il y a du médiéval dans l’œuvre), trois chaises pliantes et un grand vélum pâle qui bouge (tantôt voile, tantôt écran, ciel, nappe ou linceul), d’où semblera surgir la table d’un festin de conte de fées. Eclairages, sons et costumes sont volatiles comme les histoires des «Crozat».
Les acteurs utilisent une vaste palette de jeu et un registre étendu : ils sautent comme à la marelle, du burlesque à la farce puis au drame. Clowns, princesses, vénérables vieillards, sales gosses, acteurs clandestins… pour le plaisir et pour faire entendre la langue de Marion Aubert qui est aussi actrice et nous donne donc des textes fort propices au jeu. Une écriture théâtrale, donc.
Je me suis attaché à ne rien plaquer sur cette œuvre, à ne pas la masquer par mes besoins. Tout ce qui se présente sur le plateau vient du texte, de son écoute patiente et attentive, pour qu’il se livre, en douceur.
On n’a pas fait de travail «à la table». On est tout de suite venu sur le plateau, à tout faire sonner, tout de suite de l’action, tout de suite se mélanger le sensible et l’imaginaire. Ça a donné ce que vous allez recevoir : notre théâtre fait de nos liens de travail, d’art et de vie…ou l’inverse : nos vies faites de nos liens de théâtre. Comme les Crozat.

Je fus subjugué par le talent et l’écriture de Marion Aubert quand, à 19 ans elle me proposa la lecture de Petite Pièce Médicament. Dans Orgie Nuptiale puis Les Pousse-Pions, dans Textes pour un clown qu’elle a écrit pour moi, elle approfondit et précise une «petite anatomie des gens», et trace l’épopée microscopique et gigantesque de nos failles, de nos tendresses, de nos désirs et de nos effrois. Le quotidien, le détail, sont le décor de personnages dépassés par les événements que leurs désirs ont produits. Leur petitesse s’effraye d’une faculté à produire du merveilleux qui les rend monstrueux, vénérables à force d’être fragiles et tendres.
Avec une férocité jubilatoire, Marion Aubert, dans La Très Sainte Famille Crozat, fait voler en éclats le masque du lien conventionnel, du jeu social, et offre une occasion de magnifier le lien fraternel tissé dans la complétude du jeu théâtral. Par un processus déjà présent dans Orgie Nuptiale, elle place cette fois ses personnages dans le merveilleux et leur demande d’inventer du quotidien. Petit à petit les acteurs-personnages en nous contant la fable d’une ignoble famille, la sanctifie en lui offrant leur cœur, en s’y incarnant, en s’y impliquant. De fictionnelle, elle devient plus sensible donc plus réelle. Elle prend vie. Le conte de fée devient réalité, les princes des hommes, les pervers des purs, les sales gosses les habitants d’un Thélème théâtral .
(Marion Aubert est-elle une réincarnation de François Rabelais ?).
La fable disparaît et laisse place à la vie. C’est quand la réalité est la plus présente que la fable est la plus monstrueuse. C’est lorsque le théâtre est le plus présent que la vie est la plus simple.
La singularité des « Crozat » dans l’œuvre de Marion Aubert est d’être après les tumultes, l’endroit de l’apaisement.

EXTRAITS
GODEBERTE. Bon. A table! C’est l’heure de l’histoire de famille! Il était une fois, dans une famille très con, une fille très con. D’ailleurs, elle ne voulait pas de père pour son enfant. Il présentait pourtant très bien, le père, mais comme par ailleurs il était très con, le géniteur, il lui dit "D’accord! Ça m’arrange! Ça ne m’engage pas plus que ça ?" Car il est irresponsable, en plus d’être con, quant à
savoir si Paule avait une sexualité, ça, jamais nul ne le saura, bref, alors la fille très con s’en donnait à cœur joie d’être mère et célibataire de surcroît, elle dévorait la vie, une vraie nature, puis, l’enfant naquit. C’était une fille rose et tendre, un peu pâle, bref, un nourrisson normal, et la jeune mère n’en revenait pas d’ainsi mettre au monde un petit sans anomalie, normal, elle n’en croyait pas ses oreilles, puisqu’en plus d’être complètement con, elle était complètement fou, bref, elle sortit de la maternité pour fêter ça.
CENDRILLON. Les eaux lui dégoulinaient encore ?
GODEBERTE. Oui. Elle but, puis, elle prit son cabriolet, et c’était complètement con, car elle n’avait pas mis sa ceinture, elle n’avait pas vu le panneau non plus, puisqu’elle était tellement joyeuse d’avoir mis au monde, comme ça, l’air de rien, l’air de ne pas y toucher, tant et si bien qu’elle alla s’éclater la cervelle contre un platane, le cabriolet n’a plus de valeur maintenant, je vous avais prévenus, c’est le nœud, c’est le drame familial, puisque l’enfant n’a plus de mère non plus, et toute la famille, les oncles, les par alliance et la grand-mère voulurent se l’arracher, sauf le père, c’est terrible, vous allez voir la suite. La grand-mère empoigna l’oncle par le sexe. Cet enfant, c’est un peu Bouddha. Tout le monde le voulait, puisqu’il était encore vierge, et manipulable, et riche, en plus, alors, l’oncle tua le beau-frère en le traitant d’inspecteur du trésor, et l’enfant braillait au-milieu de tout ça "je n’ai pas obtenu ma ration de lait!"
GERTRUDE. Là-dessus, la Grosse Molle en profita pour intervenir, elle se jeta sur l’enfant, elle l’étouffa, et l’enfant disparut dans les entrailles de la Grosse Molle. Car il n’aurait jamais dû naître, le fils des cons.
GODEBERTE. Et sans doute est-ce pour le mieux dans le meilleur des mondes, car s’il n’était pas mort, finalement, qui l’aurait adopté cet enfant ? La tante la plus vicieuse. Et le pauvre martyr aurait souffert les supplices les plus pervers, puisque la tante elle-même était fille de tarés, c’est très dur la vie, et la grand-mère aurait décidé d’occuper la maison de la tante vicieuse pour surveiller l’éducation de l’enfant. "Car cet enfant, c’est la fille de ma fille morte, alors j’ai mon mot à dire, ça ne laisse pas intact, ce genre de drame familial, je suis déjà très malheureuse d’avoir perdu ma fille cette conne." Et la grand-mère se mortifie. Elle se coud des photographies de la morte sur tout le corps, et l’enfant devient la preuve vivante qu’il a bien eu lieu, le drame familial. Il est bien concret, réel et douloureux, bref, heureusement qu’il est là, cet enfant, la grand-mère se gargarisait de son drame, et l’enfant, lui, ne comprenait rien "je voudrais à boire" il réclamait le sein. Mais la grand-mère appliquait sur l’enfant les compresses du drame familial, et la tante perverse n’en pouvait plus, ne supportait plus la grand-mère, et l’oncle ne disait rien, car il a d’autres champs à labourer, puisqu’il est agriculteur, et les autres enfants oubliés se mirent à pisser dans leur culotte. Les autres enfants firent d’affreux cauchemars, alors, ils frappèrent en secret le nourrisson qui ne comprenait toujours rien, le pauvre, et
pendant ce temps-là, que faisaient les autres oncles et les autres tantes, me direz-vous ? Ils occupent des postes très importants, des ministères, puis, ils torchent leur propre progéniture. "Hélas, on ne peut pas s’occuper de toutes les vies!" Mais ce fut une terrible faute de leur part, puisque tout le monde est fautif, dans l’histoire, et lorsque le nourrisson grandit, pétri de rancœur et graisseux de l’amour d’une vieille, il fit sa crise, il sortit le fusil du grand-père, car le grand-père chassait, non mais quelle famille, il chassait le chevreuil, le dimanche, tout le monde en dégustait lors des dimanches en famille, et tout le monde miaulait de plaisir "Il est fort bon, ce chevreuil, un morceau de plus ? Elle est obèse, elle ne se rase pas sous les bras, bref, un délice, il marine depuis hier, quelle conne non mais quelle conne, je la déteste, ce n’est plus ma tante, tu n’es plus ma mère, je l’ai pris le fusil ? Qu’est-ce que j’ai, j’ai la tête qui tourne, elle picole sec, bon, à la famille alors, les petits pois les petits pois les petits pois c’est un légume bien tendre, quelle piquette, quelle bourgeoise, elle ne baise plus, non merci, je n’ai plus faim, sale grosse, allez tous vous faire mettre par derrière" et l’enfant prit le fusil. Alors, il y eut un grand silence, juste au moment du plat de résistance, et lorsque "dring, dring, c’est le facteur" il vient pour le dessert "je suis foudroyé, quel massacre" alors, il appela les gendarmes. Ensemble, ils finirent les restes "oui, c’est trop bête que ça se perde, quel drame, mon Dieu, quel drame familial, nous n’aurions jamais cru." N’oubliez pas d’attacher votre ceinture, de mettre des capotes lorsque vous êtes tarés.
GERTRUDE. Et comment va cette demoiselle maintenant ?
GODEBERTE. Elle va très bien. Elle vient juste d’avoir un enfant. Elle va passer son permis de conduire.