Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne

de Jean-Luc Lagarce

Création : 2001

Production : Cie Tire pas la Nappe - Cie In Situ

Mise en scène : Richard Mitou

Assistanat à la mise en scène : Marion Guerrero

Régie générale : Antonin Clair et Manuella Mangalo

Chargée de production : Sylvine Dupré

Photos : Sylvine Dupré

Musiciens : Albert Tovi (piano, accordéon) et Christel Delhaye (violoncelle)

Avec :
Marion Aubert
Capucine Ducastelle
Frédérique Dufour
Jean-Michel Boch
Eric Colonge
Romain Falguières
Laurent Joly
Sébastien Lagord
Régis Lux
Nicolas Pichot
Natacha Räber
Alice Renaud

« Le fiancé envoie son premier bouquet le jour des fiançailles. Ce bouquet est composé de fleurs blanches, parmi celles que préfère le fiancé dans cette couleur. Elle est ravie de cette
coïncidence de bon augure.

Il apporte lui-même la bague. Il a consulté discrètement pour savoir quelle est la pierre favorite de la jeune fille, car il ne doit pas acheter cet anneau au hasard. Il y a des fiancées qui ont peur des perles, parce qu’elles s’imaginent qu’elles présagent des larmes. C’est crétin, mais on ne peut commencer dés le jour des fiançailles à le dire.

Quelle qu’elle soit, de toutes manières, la bague doit être bien accueillie, c’est le moins qu’on puisse espérer. La jeune fille s’émerveille et s’exclame: “Ah...”

La bague est glissée au doigt de la jeune fille (au quatrième de la main gauche) par le fiancé,
qui arrivera avant tous les autres invités. Il est autorisé pour la première fois à porter à ses lèvres cette main qui vient de recevoir son
anneau, symbole d’engagement qu’on ne peut déjà plus rompre que pour des motifs très graves, c’est une chose qu’il ne faut pas ignorer ».

Il y a des projets au théâtre qui naissent parfois par surprise, grandissent comme par magie dans votre dos, et se retrouvent un jour promis à l’âge adulte sans que l’on s’en soit rendu compte. Celui-ci en est un...

Sa naissance fut une commande de lecture du théâtre d’O de Montpellier et de son directeur Jacques-Olivier Durand pour février 2001. Les trois comédiennes et moi-même avions carte blanche et une quinzaine de jours devant nous.

Après avoir cherché en vain des pièces à trois personnages, nous sommes tombés sous le charme d’un monologue : Les Règles du Savoir-Vivre dans la Société Moderne, un des derniers textes de Jean-Luc Lagarce. Une dame y expose, sous forme de conférence, toutes les règles de la bienséance de la naissance à la mort.

L’écriture de Lagarce qui procède par hésitations, tâtonnements autour du sens, où la phrase s’étire et semble se chercher elle-même au fur et à mesure qu’elle avance, pouvait nous permettre un découpage du texte à trois voix et ceci dans le cœur même de chaque phrase. Nous avons passé la majeure partie de notre travail à cette nouvelle partition du texte. Loin de rendre confuse la parole, ce procédé retournant aux sources mêmes de l’écriture nous a semblé faire jaillir plus fortement encore l’humour, le rythme et le sens de la langue.
Nous avions donc trouvé notre forme : ce serait une conférence à trois voix sur les règles du savoir-vivre.
Quelques objets, une table-pupitre commune, un tableau d’écolier, un vieux lecteur-cassette pour quelques respirations musicales, et notre projet était déjà un petit spectacle.

L’adolescence arriva quand la Compagnie In Situ nous proposa de reprendre le projet au festival de Mèze en septembre 2001. Soucieux de ne pas nous arrêter en si bon chemin, de profiter de quinze jours de travail supplémentaire et d’un nouveau lieu à habiter, nous avons voulu expérimenter autre chose. Après la conférence, ce serait la visite guidée dans le château de Mèze et son parc, supposant de passer d’un rapport frontal avec le public à quelque chose de plus mobile, de plus “interactif” dans le jeu et la gestion de l’espace.
Texte appris par cœur donc, nos trois conférencières sont devenues trois guides, trois fées se penchant sur un berceau, trois fantômes glissant de pièce en pièce, trois parques tissant le fil de la vie et nous invitant à le suivre. Un spectacle itinérant en quatre stations : “Le ventre de la mère” dans un cabinet de curiosités, de la naissance au baptême; “Un plein air” dans le parc, pour les premiers émois, les fiançailles et le mariage; “Une salle de banquet” à l’étage du château pour le repas de noce, les noces d’argent et d’or; la descente dans “Une chambre mortuaire” pour le deuil.

Pour accompagner et installer le mouvement, nous avons fait appel au talent précieux d’un musicien (piano, accordéon). Notre partition est devenue celle d’un chœur à quatre voix. Et pour figurer nos errances, les ballottements de nos vies, des “clowns métaphysiques”, présences muettes représentant tour à tour le père, la mère, le parrain, la marraine, les fiancés, les mariés, les vieux...

Nous voilà dix à adresser cette parole singulière à un public témoin et acteur à la fois. Le voir se lever de concert à l’entrée de la mariée à l’église, ou partager nos verres et la pièce montée à la table du banquet, fredonner une vieille chanson, veiller le mort avec nous et rire ensemble à l’humour charmant de Jean-Luc Lagarce, à l’ironie douce-amère de la vie; autant de signes simples et beaux qui redonnent au théâtre sa valeur propre : un moment partagé...

L’âge adulte maintenant.

Nous nous sentons prêts, matures, riches d’un apprentissage souple et exigeant pour interpréter ce texte dans d’autres lieux, d’autres configurations, pour un autre public. C’est notre plaisir et c’est peut-être ainsi que devrait être le théâtre, en perpétuel mouvement et chaque jour recommencé.


Et pour la vieillesse, et pour la mort, et pour le deuil,
... on verra après.