La Ducasse

La Ducasse

Création juin 2017
Le Palace à Lillers

Ecriture : Marion Aubert
Mise en scène : Marion Guerrero
Lumières : Erwan Ohron
Son : Julien Lamorille
Photos : Marion Guerrero et Véronique Danès
Avec Marion Aubert, Capucine Ducastelle, Marion Guerrerro, Maxime Le Gall et la participation de Jeanne Calesse, Jean-Pierre Dekerle, Sylviane Dezetter, Philippe Dubois, Marine Moinse et Gaëlle Scottu

Production : Cie Tire pas la Nappe, compagnie conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication DRAC Occitanie
Coproduction : Commande de La Comédie de Béthune en partenariat avec la ville de Lillers

Résumé

Invitée à arpenter dans Montpellier, sa ville, un quartier qui lui était proche, l’auteure Marion Aubert fait l’expérience de ce plaisir communicatif qu’il y a à découvrir de l’altérité dans un territoire que l’on connaît par coeur. À partir de là, elle imagine un protocole ludique qui vise à rendre compte d’une ville grâce à une exploration aussi scientifique que foutraque, aussi minutieuse qu’imparfaite.

Après avoir sillonné Montpellier, Saint-Étienne, Brest et San Francisco, la compagnie s’installe pour une dizaine de jours à Lillers. Avec un regard qui s’inspire de pratiques de photographes ou de peintres, il s’agit de se consacrer à ce que renvoie la ville et à partir de là, être en mesure de la réinventer. Laisser la ville venir et l’interroger : à qui appartient la ville ? Quels sont ses points chauds et ses zones encore à défricher ? Certains quartiers sont-ils réservés à tel ou tel habitant ?…

L’expression « infra-ordinaire » revient à Georges Perec, qui s’était donné comme mission l’observation méticuleuse du monde en interrogeant ce qui s’offre à nous depuis si longtemps et sur lequel on ne s’arrête plus. Reconquérir ce qui semble aller de soi, c’est retrouver le sens de l’étonnement. Une rue, une autre, chacune est différente et au terme de ces quelques jours d’inspection, c’est un quartier qui prend forme.

Après ce premier temps qui s’invente au gré des rencontres avec les habitants, vient pour Marion Aubert celui de l’écriture d’une pièce inédite mise en scène par Marion Guerrero et confiée aux habitants de Lillers. Loin des méthodes traditionnelles d’écriture, ce qui s’invente avec Rendez-vous c’est une nouvelle manière de faire qui déplace le connu et s’ouvre à l’inattendu.

Extraits

MARION A. 19h. Il fait bon. Y a d’l’air. « On respire mieux entre les morts. » Je dis. « Au frais. » Allez. Je vais entre les travées. Je me demande si le chausseur et la chausseuse seront couchés dans le même caveau. Juste à côté. Une jeune fille court dans le cimetière. Elle rit. « Allez, dépêche-toi ! » Elle arrose vite quelqu’un.
UN OISEAU. Cui cui cui.
MARION A. Cathy Osaer. 1968-2016. C’est jeune putain. Les fleurs sont encore fraîches. Il y a la photo d’une toute petite Brigitte. 1962-1967. Et Gilberte née en 1928. Sa place est déjà prête. Berce son repos de ton chant le plus doux.
UN OISEAU. Cui cui.
MARION A. A notre amie philatéliste. Je suis très fatiguée. Je me dis : « Je pourrais me reposer là. Dormir un peu sur la pierre. »
UN OISEAU. Cui cui. Cui.
MARION A. Tiens ! Des dames !
LES DAMES. Ah non pfff Charles Fanien pfff c’est pas évident pfff tombe par tombe ! Pfff bon courage hein !
MARION A. Le temps passe le souvenir reste.
UN OISEAU. Rrrou.
MARION A. Nous ne t’oublierons jamais.
UN OISEAU. Rou rou, rou.
MARION A. Je. Le syndicat d’initiatives de Lillers à son Président. Je. Les sapeurs pompiers de Lillers. Je devrais. Le personnel de la sucrerie de Lillers. Je devrais appeler.
UN OISEAU. Rrrrrrou.
MARION A. Mes parents.
UN OISEAU. Cui.
MARION A. Je devrais appeler.
UN OISEAU. Cui.
MARION A. Je.
UN OISEAU. Cui cui.
MARION A. Je vais m’allonger.
UN OISEAU. Cui.
MARION A. Par terre.
UN OISEAU. Cui.
MARION A. Et regarder… le ciel.
Long temps.
Y a des gens, i s’engueulent tout l’temps.
UN HOMME. Ça va être dur à trouver hein ! Temps. Parmi tous ces morts !
MARION A. Mon dieu. Une étendue de morts. Temps. De jeunes morts. Temps. Des étendues d’étendus. Temps. Des jeunes soldats. Their name liveth for evermore. Des soldats venus d’Angleterre. Temps. De Terre-Neuve. Temps. D’Irlande. Temps. Du Canada. Temps. Des Indes. Temps. Y a des Indiens dans la grande guerre ??? Temps. L’armée des Indes. Temps. Je vais m’étendre un peu. Temps. Regarder le ciel. Thirty nine unknown indian soldiers of the great war. C’est long, le ciel. Temps. Des étendues. Temps. Des étendues de ciel. Temps. C’est long. Temps. Des allées, et des allées, et des allées. Temps. Voir Lillers, et tomber. Temps. De Liverpool à Lillers. Temps. De l’East Yorkshire à Lillers. Temps. Du Bengale à Lillers. Il y a un tout petit oiseau sur le fil électrique.
Long temps.

HELIETTE. Est-ce que tu vas mourir, l’oiseau ? Et tous les oiseaux ? Tous les oiseaux que j’ai vus à Lillers, ils vont mourir ? Ils vont mourir ? Et l’enfant ? L’enfant à la cicatrice, il va mourir, maman ? Et le prince ? Il va mourir le prince, maman ? Et Olivier sur le marché ? Et tata Marion ? Elle va mourir, tata Marion ? Et toi ? Et toi, maman ? Tu me donneras ton short quand tu seras morte, maman ? Ton short rose ?
MARION A. Tous. Je te les donnerai tous mes shorts quand je vais mourir.
HELIETTE. Et je tournerai avec tes shorts, maman !
MARION A. Oui. Tu tourneras, ma chérie.
L’OISEAU. Cui cui.
HELIETTE. Et tu me verras plus quand tu seras morte, maman ?
MARION A. In loving memory of our gallant lad till we meet, now sleeps the brave who sinks to rest by alle his country’s wishes blest, gone but not forgotten, rest in peace, rest in peace, mummy, trois petites pierres sur la tombe de William Francis Barry, have mercy on his soul
HELIETTE. Et marraine, elle va pas mourir, marraine ?
MARION A. Non. Marraine, non.
HELIETTE. Ouf !
MARION A. Il y a tout au bout un banc de bois d’où je peux tous les voir à l’infini. Des étendues de stèles blanches, et blanches, et blanches, dans le ciel, une hirondelle – envolée de la nuque de Cindy ? Cindy, avec une dent en moins. Avec une tête en moins. Et toute la peau.
HELIETTE. T’auras toute la peau en moins, maman ?
MARION A. C’est drôle, on dirait des morceaux de sucre, ces tombes.
UN OISEAU. Rou rou, rou.
MARION A. Sur une tombe, un peu de latin.
UN OISEAU. Rou.
MARION A. La langue meurt, elle aussi. Paix au latin. Et au grec. Paix aux grecs, aussi. Jean, sur Flore, sur Louis, sur Jean, sur Lydie, sur Louis, sur Victor, ça y est. On y est. Charles Fanien.
Long temps.
Ça ne me fait rien, cette tombe.

Revue de presse

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