Bord de mer. Madame Gerberon

(Les Vives)

MADAME GERBERON. Je ne sais, ma fille, si de là-haut tu m'entends. Tu me vois aujourd'hui chargée de peine. J'ai dans les mains ton enfant. Elle jouait, ce matin, sur le parvis de l'église. Elle a pleuré ensuite durant toute la cérémonie. A-t-elle compris? Elle ira vivre chez son père. Il a les reins solides je crois. On dit ça comme ça. Voilà. Te voilà partie. Nous aurions voulu, bien sûr, que tu vives. Je ne pourrai m'arracher de la tête que j'y suis pour quelque chose. J'ai ma part, Céline. On ne me l'enlèvera pas. Cette nuit, j'ai rêvé que tu étais perchée sur la lune. Je ne sais si c'est de bon augure. La lune. On ne sait jamais si elle est bonne ou maléfique. Aussi est-ce pour ça que je viens cette nuit te voir. Au cas où. Peut-être me verras-tu agiter mes petits bras. Que peut faire une mère, à part tordre ses petits bras à la pleine lune. J'aurai beau me tordre, ma fille, jamais je ne saurai essorer ma douleur. Voilà que je pleure à présent. Tant mieux. Ça sort. Ça fait une semaine que je tremble. Enfin, je voulais juste te dire que je te comprends, ma fille. Voilà. Je ne te pardonne pas, mais je te comprends. Ou peut-être est-ce le contraire. Je ne te comprends pas, mais je te pardonne. Il y avait tous tes premiers amours à l'enterrement. Cela me fait du bien qu'ils soient venus. Ils t'ont aimée, ceux-là. Voilà. Je viens déposer dans l'eau cette petite boucle de toi. C'est une petite boucle que j'avais gardée, enfant, de toi. Des petits bouts d'ongles. J'avais chipé ça de ton enfance. Je me les étais gardés. Je te les rends. Ça nourrira bien quelque pieuvre. Je veux te dire que je t'aime puisque je ne l'ai jamais dit. Toujours eu honte d'être sentimentale. Eh bien ici. Qu'importe ma honte. Ici, devant les flots, devant la masse des flots qu'importe d'être honteuse. Je t'aime, ma fille. Je t'aime encore plus que je n'ai jamais aimé ton père ou ta sœur. Je ne suis pas très contente que tu te sois suicidée juste avant la rentrée des classes. Il va falloir tout expliquer aux maîtresses. Les maîtresses n'ont pas de temps à consacrer aux problèmes particuliers des enfants, en cette période de l'année. Ton suicide va passer complètement inaperçu pour Madeleine. Enfin. Jean-Christian a la tête sur les épaules. Il me dit de te dire que tu as fait n'importe quoi de ta vie, ma petite fille, et je ne suis pas loin de penser la même chose. Toutes ces drogues. Ces soirées avec la drogue. Quand on a 27 ans, ça rime à quoi, toutes ces drogues? Je te revois toute jeune fille encore. Ronde. Comme tu étais maigre dans ta tombe. On aurait dit le Christ. Parfois, je pense à toi, et c'est rien du tout, qui me sort. Que des larmes. Lorsque je t'ai tenue pour la première fois, avec ton père, nous avons flotté tu sais. Cinq mois durant, nous avons flotté. Je guettais le moindre de tes bruits. Le moindre de tes pleurs. Et maintenant, plus rien à guetter de toi. C'est drôle. Tout ce vide. Tout ce vide que tu me laisses, ma fille. Il y a eu un grand incendie sur l'autoroute, le jour de ton enterrement. On est resté bloqué sur l'autoroute, avec le corbillard, et toute la chaleur, et toutes les mouches. Ce devait être des incendies criminels. Des jeunes qui ne savent pas quoi faire de leur été. Vous êtes tellement nombreux à ne pas quoi savoir faire de vos vies, dans la région. Il y avait ton premier amour dans le cortège. Te l'ai-je dit? Il a eu une bonne vie, lui. Il s'en est sorti avec la vie, lui. Heureusement qu'il n'est pas resté amoureux de toi. Sa mère doit être contente avec la vie qu'il a. Il te trouvait jolie. Après, il n'a jamais été avec une fille aussi jolie que toi. Une fille aussi belle que toi. Il me l'a dit. Une fille aussi belle et destructrice que toi. Tu es la fille la plus belle et la plus destructrice qu'il n'ait jamais tenue entre ses bras. Bon. Tiens. Je t'ai amené un saucisson aussi. Je crois que tu les aimes. Tu m'avais dit ça une fois. Que tu aimais le saucisson. Mais j'ai peut-être accordé trop d'importance à un détail. J'ai vu que tu aimais le saucisson, et je n'ai pas vu que tu voulais mourir. Voilà la vérité. La vérité, c'est que je n'ai rien vu venir. J'ai oublié de te dire. Lydia a eu une petite fille. En même temps, maintenant, tu t'en fous un peu, des nouvelles. Je vais m'allonger là, un peu. Sur la pierre humide. J'ai le droit à quelques jours de congé pour mon deuil. J'aimerais qu'une bête m'emporte maintenant. Un grand loup blanc. Je monterais sans me faire prier sur son grand dos blanc. Je m'agripperai, j'enfoncerai mes doigts, ma tête dans la fourrure, je maintiendrai mes cuisses bien serrées, serrée, serrée comme ça contre le loup blanc, j'aimerais qu'il m'emporte comme ça au pays de ma fille. J'y vais maintenant, Céline. La nuit a été longue. Et le soleil m'attend.