Tibor

(Essai sur le désordre entre générations)

J’ai jamais vu quelqu’un mourir comme ma grand-mère. Elle meurt en parlant. Elle refait toute sa vie. Elle dit : « Tiens, je t’ai préparé des haricots verts. » Elle me dit : « Ils m’ont laissée là sur le brancard dans un coin. Et toi, tu te tailles les veines. Ta mère m’a dit que tu t’étais taillé les veines. Ça me fait du souci ça, Tibor. » Je me dis : « Ça ne vous ennuie pas si on emmène ma grand-mère dans la grotte ? » Je sais pas. On pourrait la mettre contre la fourrure de l’ours, elle aussi. Puis, elle pourrait crier dans la montagne. On pourrait enlever toutes les vieilles de la dernière chambre. On les mettrait là. Chacune dans une montagne. Elles pourraient crier et se répondre. On devrait retrouver toutes les copines de ma grand-mère. Elles seraient là. Comme dans le temps de l’adolescence. Elles pourraient se crier à travers les montagnes : « Janick ! » « Maude ! » « Es-tu là ? » Leurs voix comme ça. Au-dessus des forêts : « Est-ce que tu as mal ? » « Oui ! J’ai mal ! Et toi ? » « Oui ! » « Est-ce que tu remues ? » « Oui ! » « Est-ce que tu es encore vivante ? » « Oui ! Mon petit-fils me donne de la vodka ! » On pourrait les faire boire. Une dernière fois. Leur donner de l’eau claire. Leur faire manger un peu de neige. On pourrait s’occuper d’elles un jour ou deux. Les derniers jours. Pas trop longtemps. Je sais pas. Leur baigner les petits cheveux dans une source d’eau chaude. Je dis ça. Mais en même temps, ma grand-mère est loin. Et chiante. Ma grand-mère est ultra chiante. Elle a fait chier ma mère toute sa vie. Elle a passé sa vie à la faire chier. C’est ça, son programme de vie. Faire chier ma mère. La punir. La faire souffrir pour tout. Lui faire les reproches pour tout. Lui donner confiance en rien. Préférer les autres frères et sœurs.