Prologue

(Le brame des biches Tragi-comédie industrielle)

LE MONTREUR. Entrez, messieurs-mesdames! Entrez! Bienvenue au siècle noir! Par ici, ma troupe! Entrez! N’avez-vous jamais entendu parler de Clara Kessler, tisserande de Bussang?! Cette femme extraordinaire, mesdames et messieurs, est morte l’année dernière. Elle m’a laissé un livre, ce livre, ses mémoires, ses carnets secrets, ses lettres. Regardez. C’est là. Là. Contre mon cœur, dans ce tiroir, un peu partout, installez-vous, messieurs! Et moi, l’homme fou, l’amoureux, le bonimenteur, je m’en vais vous conter son histoire. Que dis-je?! Son histoire? Ses histoires! Installez-vous, mesdames! Oui, spectateurs! Moi, spécialement, devant vous, je vais vous révéler la grande, l'épouvantable histoire de Clara, ouvrière, amante, rêveuse, vieille fille, Clara, qui fut ma mère, qui me fut tout, mais ça, faites semblant de ne pas le savoir encore, vous l’apprendrez à la fin de mon histoire, à l’issue d’une scène de retournement extraordinaire, oh! Madame! Comme vous êtes charmante! Avez-vous été ouvrière? Ah! Vous venez ici passer le temps! Une oisive! Vous avez raison! Le temps, à Bussang, n’est pas tout à fait le même. Le temps, dans ce théâtre, est épais, madame, dense, rempli de fines poussières! Vous avez l’air d’être tellement en vacances, madame! Détendue! Rieuse! Vous êtes au meilleur de vous-même! J’espère que cette pièce ne va point trop abîmer votre visage. Ça arrive, parfois. On va voir un spectacle, et puis, on creuse trois rides. On ressort avec des cheveux blancs. Comment trouvez-vous Bussang, c’est beau? Le théâtre? Ses cités ouvrières? Avez-vous déjà entendu parler de la porte du théâtre? C’est, paraît-il, le clou du spectacle, le moment le plus saisissant, le théâtre s’ouvre sur la montagne, et c’est beau! C’est beau! Et vous verrez, tout à l’heure, sur quoi elle va s’ouvrir! Ha! Ha! Mais n’en disons point trop! Vous allez voir, cette pièce, messieurs-mesdames, est en quarante-huit scènes et six tableaux, quant à moi, je suis le prologue! Je suis aussi chef de troupe, réalisateur, menteur, l’auteur fou de cette saga. La pièce se compose de faits tout à fait extraordinaires, l’amour, messieurs, c’est une pièce d’amour suivi d’ennui, et de mort, comme souvent, tombe l’amour, moi-même, j’ai aimé plusieurs femmes, et puis, je me suis lassé d’elles, alors, j’ai aimé un homme, un fermier dans les Hauts de Bussang, mais il n’a pas payé mon amour de retour, il m’a dit:
UN FERMIER DANS LES HAUTS DE BUSSANG. Monstre! Monstre!
LE MONTREUR. Et puis, finalement, j’ai eu trois enfants, je les ai abandonnés, ils sont là, voyez, montrez-vous, créatures! Voyez, c’est ma petite troupe, je les fais travailler treize heures par jour! Nous ne sommes pas syndiqués, nous, gens de bohème, lorsque passe l’inspecteur du travail, je les cache dans ce carton, je l’ai percé de petits trous pour qu’ils respirent, enfants! Montrez-vous au public! Ah! Les petits malheureux! Oui, donc, nous allons vous conter l’histoire terrible, ordinaire, simple, secrète, extraordinaire de mademoiselle Clara, ouvrière textile dans les Vosges au dix-neuvième siècle et morte maintenant, morte. Bon. Je ne sais pas tout de Clara. Comprenez, cher public, spectateurs, aimés, elle m’était inconnue, à l’époque. Je n’étais pas encore dans l’histoire! Entrez! Entrez ma troupe! Installez des métiers! Des turbines! Faites voler les guédons! Voilà! Du schnaps! Des ballots de coton! Voilà! Très bien, Gérard! Action! Action!