Premier tableau : La troupe

(Le brame des biches Tragi-comédie industrielle)

LES FIGURANTS. Scène 1. La descente aux flambeaux.
LE MONTREUR. Nous allons commencer, si vous le voulez bien, chers spectateurs, par filmer l'arrivée des enfants au village de Bussang. J’aime bien cette idée d’avoir une troupe d’enfants! Toi, tu es la chef des enfants. Tu es très belle. Vous vivez dans la montagne. Vous vivez là en grappes. Des enfants brigands. Vous faites des feux. Vous chassez le renard. Parfois, la nuit, vous attaquez des diligences. Vous avez des armes. Vous avez récupéré des armes sur les champs de bataille. Sur les cadavres. Même les petites filles. Les petites filles, vous enjambez les cadavres sur les champs de bataille, avec vos boucles. Je ne sais pas, moi. C’est une bataille napoléonienne, peut-être. La guerre de Crimée. Ça se passe bien avant. Une époque lointaine. Voilà. Donc, vous, vous êtes la petite bande d’enfants traumatisés. Vous avez la mort dans les yeux. Certains d’entre vous n’ont plus peur de rien. D’autres, au contraire, ont peur de tout. Et vous arrivez dans cet état là, à la frontière. Hagards. Vous arrivez comme ça dans cet état de choc. Vous avez des baïonnettes à la main. Des uniformes. Des bottes. Des pompons. De loin, on pourrait presque dire une armée de soldats de plomb. Et là, vous vous rapprochez. Rapprochez-vous, les enfants. Voilà. Là, vous ramenez une toute petite fille. Zoom. Zoom sur la toute petite fille, Gérard. Elle est endormie, avec ses nattes, contre les poils d'un cheval glacé. Voilà. C’est très beau, cette descente, les enfants. Et toi, la chef de la bande, tu tires un coup de feu. Voilà. Ça doit retentir. Et tous les habitants sont à leur fenêtre. Voilà. Je veux voir toutes les petites fenêtres éclairées à la chandelle. Très bien, les habitants. Coup de feu. Coup de feu, les enfants. Et maintenant, vous vous dispersez dans les forêts alentours. Pfft. Pfft. Je ne veux plus vous voir. Zoom sur ma reine. Ma petite reine.
LES KESSLER. Voilà comme Clara est arrivée chez nous!
LE MONTREUR. Mesdames et messieurs, les Kessler, interprétés par Momo et Moni, mari et femme dans la vraie vie!
LES FIGURANTS. Viva! Viva pour les Kessler!
LES KESSLER. D’abord, on s’est dit: «C’est un signe, cette petite.» Elle était là, juste au pied de l’église. Lorsque nous l’avons trouvée, le matin, elle était presque morte.
LE PÈRE KESSLER. Elle avait dans les cheveux des fleurs de givres.
LA MÈRE KESSLER. Je me la suis voulue pour moi toute seule. Immédiatement.
LE PÈRE KESSLER. Moi aussi, je me la suis voulu, cette petite.
LA MÈRE KESSLER. Savions-nous qu’elle ferait notre malheur?
LES KESSLER. «Comment t’appelles-tu?» Avons-nous dit.
CLARA. Clara Kessler.
LE MONTREUR. Très bien, Soizic. Je dis «Soizic», mesdames et messieurs, Clara est interprétée par Soizic, de Molsheim, en Alsace!
LES FIGURANTS. Viva! Viva pour Molsheim!
LES KESSLER. Clara nous a tout de suite compris. Elle nous a parlé vosgien comme vous et moi. Elle a regardé la cité. L’usine. Les hautes cheminées. Elle a dit:
CLARA. Je veux bien vivre là, moi. Pas de problème.
LES KESSLER. Elle a louché vers le château du baron. Elle a secoué ses nattes blondes. Elle a dit:
CLARA. Non non. Je ne veux pas d’une trop brutale ascension. Il faut rester modeste. Et puis, chez vous, ça sent bon la soupe à l’oignon.
LE PÈRE KESSLER. Elle m’a regardé.
LA MÈRE KESSLER. Elle t’a regardé.
LES KESSLER. Elle a dit:
CLARA. Désormais, je serai Clara Kessler. Mais ne me posez jamais de questions sur mes origines. Je vous en prie. Ne me demandez jamais d’où je viens. Cela vous apporterait trop de malheurs, mes origines. Où est ma petite blouse?
LES KESSLER. A-t-elle dit.
CLARA. Mère! Laissez-moi vous aider à tisser. Je ne veux pas être un poids. Vous avez déjà une famille très nombreuse, je vois.
LES DIX-SEPT FRÈRES ET SŒURS. Nous étions dix-sept frères et sœurs dont trois morts en bas âge, deux amputés d’un bras à l’usine, un avec un œil crevé, un syndicaliste (Julien), et le dernier sérieusement handicapé suite à un avortement dans de mauvaises conditions d’hygiène.
LE MONTREUR. Approchez, les dix-sept frères et sœurs + Julien! Approchez! Mesdames et messieurs, les dix-sept frères et sœurs venus de Lomont, en Franche-comté.
LES FIGURANTS. Viva! Viva pour Lomont en Franche-Comté!
LES DIX-SEPT FRÈRES ET SŒURS. Clara était volontiers joueuse, le dimanche. Elle venait avec nous aux escargots. Elle nous aidait au bois. Elle ne rechignait pas à couper le bois, avec ses nattes. Elle trayait les vaches. Préparait des bocaux de myrtilles. Elle était là, toute dévouée à la famille. Nous brûlions, parfois, du désir de lui poser des questions. «Clara? Pourquoi donc es-tu si jolie? Es-tu un animal fantastique? Venu des Carpates? Te transformes-tu en chèvre, la nuit?» Elle nous lançait des yeux qui brillent. Elle disait parfois, essoufflée, le dimanche, après une fête endiablée, la fête de la Sainte Agathe, par exemple, ou la fête des moissons, il y avait toujours des fêtes, chez nous, pour rythmer les saisons:
CLARA. J’ai appris ça dans mon pays.
LES DIX-SEPT FRÈRES ET SŒURS. Et nous, nous n’osions rien dire.
LA PETITE FILLE D’UN DES DIX-SEPT CAFETIERS DU VILLAGE. Mais d’où viens-tu, Clara?
LE MONTREUR. Dit un jour la petite fille d’un des dix-sept cafetiers du village. Il y eut, à ce moment-là, un éclair noir dans le ciel je ne vous mens pas. Clara a disparu quelques secondes. La petite fille du cafetier est tombée très malade. Le scorbut. C’était courant à l’époque mais cette nuit-là, le cafetier a soupçonné Clara d’être une sorcière. Il a organisé une réunion secrète au café. Il a dit:
LE CAFETIER. Clara n’est pas une fille comme les autres. Nous devrions la chasser pour la paix du village. N’avez-vous pas vu? Elle porte la marque de Satan, sur le visage.
LE MONTREUR. Mais la réunion a été interrompue par un événement autrement plus important. L’appel des conscrits, au village. En quelle année sommes-nous? Je ne sais plus. Il y a eu toutes ces guerres. Tous ces appels. Le cafetier a été appelé comme les autres. Et la vie a repris, au village. Calme. Immobile.   

LES FIGURANTS. Scène 2. Interruption du Conseiller Général des Vosges.
LE MONTREUR. Le Conseiller Général des Vosges, mesdames et messieurs, est interprété par Thierry, au chômage dans la vraie vie!
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour Thierry!
LE CONSEILLER GENERAL DES VOSGES. Welcome. Welcome in our wonderful theater. Voilà. Comme vous le savez, les Vosges sont une région riche en industrie textile, en forêts, et en faits divers. Aussi, Pierre Guillois, le directeur du Théâtre du Peuple, fondé par Maurice Pottecher en 1895, un peu d’histoire, a-t-il commandé à une toute jeune auteure une pièce folle, une saga, on peut le dire comme ça, Pierre, une saga sur l’industrie textile dans les Vosges. C’est une très bonne initiative, Pierre. Avec les Conseillers Généraux de tous les bords, nous sommes heureux de cette initiative. Et vous, les étrangers, vous, venus de l’autre côté de la frontière, d’Alsace ou d’Angleterre, je veux vous dire, nous voulons vous dire, c’est un nous de protocole, voyez, je parle au nom de l’institution, au nom de l’argent et de la dette publique, car ce théâtre fonctionne avec votre argent puis, surtout, avec le nôtre, celui des élus locaux, c’est un théâtre pour le peuple, alors, si la pièce de cette jeune auteure, une femme, la parité existe aussi, dans la culture, une femme noire, en plus, alors, oui, nous sommes heureux de votre initiative, Pierre Guillois, ça, qui est fou, chez ce jeune directeur de théâtre, talentueux, talentueux, chers vosgiens et vosgiennes, vous ne le savez pas, mais le jeune Guillois s’est distingué au-delà de la ligne bleue des Vosges, il a rapporté des prix, des trophées, et nous ne crachons pas sur les honneurs, nous, les Conseillers Généraux, nous sommes sensibles aux médailles, nous n’avons pas honte de le dire, vosgiens et vosgiennes! N’oublions pas qu’ici même Maurice Pottecher, l’illustre Maurice Pottecher, fondateur de ce théâtre, votre théâtre, cher peuple de Bussang et même d’Alsace, et même d’au-delà des frontières, welcome, willkommen, je vous donnerais un petit guide à la sortie pour visiter la grotte du diable, notre région est une belle région, madame, je vous donnerais un petit dépliant, en attendant, je lève mon verre, mon ballon, oserais-je, en présence de l’auteure femme, car l’auteure femme est ici! (me dit-on dans l'oreillette!), je lève mon ballon, donc, au ballon des Vosges et à notre belle région, hi hi, donc, voilà, vous pouvez faire du rafting subventionné par le Conseil Général, cher peuple, chère population, peuple, peuple, quel mot, peuple, car il ne faut pas faire fi de l’histoire, ici même, l’an passé (il y a deux ans, me dit-on dans l'oreillette!), notre cher Pierre, l’illustre Pierre Guillois, a écrit une pièce historique sur les croisades Un cœur mangé, -formidable- il y avait des batailles, du sang, des morts, du spectacle, on en avait plein la vue, il y avait des actrices, elles étaient belles, elles avaient les cheveux longs, elles mouraient, ça, l’incroyable, j’ai lu ça dans la plaquette de l’année dernière, dans les archives, hi hi, moi, je n’étais pas là, j’étais sur la Côte d’Azur, on avait loué un gîte, tu te souviens, Monique? Ah! Voilà Monique! J’oubliais Monique! Cher peuple, voilà, je vous présente la reine Monique, ma femme, j’ai aussi une fille, Véronique, tu peux venir, Véronique, s'il te plaît, pour la photo, et une chienne, une beagle, voilà! Viens là, Monou-Mona! Viens là! Elle est très affectueuse pour la photo! Donc, Monou-Mona, nous avons loué un gîte sur la Côte d’Azur, avec un grand lit rond et des miroirs, hi hi! Tu te souviens, Monique? Hi hi, bon, je lève mon verre à Monique, alors, Pierre, ça va? Vive le peuple! Vive le Théâtre du Peuple et les auteures noires et vivantes! Ah, on m’informe par mon oreillette que l’auteure n’est pas du tout noire, mais est-ce qu’elle est vivante? Alors, Pierre? Ça va? Tu flippes? Alors voilà, je voulais vous dire, cher peuple, n’hésitez pas à lancer des figues molles sur les acteurs, c’est votre argent, voilà, je voulais vous signaler que nous accueillons pour la première fois une pièce de femme, à Bussang, et ça, c’est intéressant, je pense que dans la vraie vie, elle doit être institutrice ou infirmière, mais Pierre, notre illustre directeur, lui a donné sa chance, une belle ouverture d’esprit, pour ça, que nous l’avons choisi, avec Paul-Marie, n’est-ce pas, Paul-Marie? Paul-Marie, c’est le président de l’association du Théâtre du Peuple, aussi, j’espère que la pièce que nous allons présenter ce soir, une création, voilà, ça, que je voulais vous dire, nous avons voulu, nous sommes ouverts, nous, les Conseillers Généraux des Vosges et d’ailleurs, parce que nous avons nos homologues venus d’Allemagne dans la salle, willkommen! Et même des turcs, des arméniens, nous avons même un chinois dans la salle, et que va-t-il comprendre à nos traditions? A notre folklore populaire? A notre bête des Vosges? Rien. Est-ce que vous avez un petit Gregory, vous, peut-être, en Turquie? Mais on me dit dans mon oreillette qu'ils peuvent comprendre, ça, l’ouverture d’esprit, les Vosges, terre d’accueil! Tout ça pour vous dire que cette pièce, je ne l’ai pas vue, je ne peux donc pas m’en porter garant, et moi, je parle en mon nom propre, si ç’avait été moi, j’aurais plutôt choisi un auteur local, vous pouvez faire des dons à la sortie pour fleurir la tombe de Maurice et de tante Camm, moi, je ne les ai jamais connus, bien sûr, mais on m’a raconté les heures glorieuses de Maurice et de tante Camm, les mélodrames, ici même, nous avons joué le drame des deux orphelines, et comment ne pas être déçus, aujourd’hui, par des auteurs venus de l’autre sexe? Je vais vous dire une chose, moi, personnellement, les femmes, elles ne me dérangent pas, n'est-ce pas, Monou-Mona? Enfin, je voulais juste, cher peuple, au nom de toute l’équipe, nous sommes une équipe, vous rappeler que l’auteur doit traiter de sujets locaux, nous espérons que la pièce ramènera la paix dans votre famille, voyez-vous, cher peuple, je ne peux pas me réclamer de Pierre Guillois choisi par le Ministère, Paris, la capitale, je vous souhaite bonne chance avec votre pièce venue de l’autre sexe, un événement, ici, à Bussang, ah, j’ai oublié de vous dire, je voudrais vous préciser, c’est important, ça va, Pierre, ça va? Pas trop le trac? Voilà, je vous précise, donc, que dans cette pièce, dieu soit loué, jouent des acteurs locaux, autant le dire, nos acteurs, vos acteurs, cher peuple de Bussang, sans doute les connaissez-vous, ils sont là ce soir pour vous, vous pouvez leur réserver un accueil favorable!
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour les acteurs de Bussang!
LE CONSEILLER GENERAL DES VOSGES. Nous, donc, les empereurs de Bussang, nous sommes heureux et fiers, oui, fiers, c’est le moment de vous présenter la troupe de nos amateurs du cru, ça, l’incroyable, vous pouvez les croiser sur la place du village, dans la vraie vie, ils sont commissaires, épiciers, instituteurs, ils ont des métiers utiles, autant le dire, eh bien, ça ne les empêche pas d’être acteurs pour nous divertir durant les pièces d’été, nous ne voulons pas mettre à l’index les acteurs professionnels de la troupe de Pierre Guillois, les acteurs cooptés, en quelque sorte, par le jeune Guillois, mais je mets au défi tout le monde dans cette salle de me dire qui est payé sur ce spectacle et qui ne l’est pas, qui est payé avec votre argent et qui ne l’est pas, en tous les cas, moi, je vote pour les amateurs, ils sont tellement sincères, ça, qui caractérise notre région, bon bon, j’ai chaud, trois heures, c’est long, trois heures, j’espère que l’auteur a mis des chameaux dans sa pièce comme l’année dernière, un requin, c’était une bonne idée, ça, des chameaux, ça réveille, des chameaux, ou bien, des figures peintes, des automates, ou un petit théâtre de marionnettes, j’aime bien, moi, les petits théâtres de marionnettes avec Guignol, son bâton, j’espère, au moins, qu’il y aura du sang, venez par ici, je vais un peu vous raconter ma vie, au nom du Conseil Général des Vosges, je vous raconte un peu ma vie, avec la bénédiction du Conseil Général des Vosges et du Préfet, je le connais bien, le Préfet, hein? Gabriel? Je le connais, il s’appelle Gabriel! Ça va, Gabriel? La retraite? Ça se passe bien, la retraite, Gabriel? Tu t’y fais, à la vie de village? On est amis. Je le tutoie. Il est à la retraite. Il va aux spectacles. Il s’emmerde. Tiens, Monique. Sers-lui un kirsch. A la tienne, Gabriel! Bonne retraite! Moi, je suis ami avec tous les Préfets. J’ai des entrées partout, avec mon poste de Conseiller Général. Elle n’est pas trop chiante, ta femme? Elle a l’air chiante. Bon. Si tu t’ennuies tu m’appelles. J’ai quelque chose pour toi. Bon, donc, je vous suggère une ovation pour nos acteurs du cru!
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour les acteurs du cru!
LE CONSEILLER GENERAL DES VOSGES. J’espère qu’ils vont avoir des bons rôles, j’espère qu’ils vont faire honneur à notre belle région et j’en suis sûr, voyez, Jacqueline, par exemple, Jacqueline, elle est mercière, allez, viens, montre-toi au peuple venu d’au-delà de nos frontières, le Théâtre du Peuple, c’est 30% d’alsaciens, et pour l’Alsace, hip hip hip, on a bon esprit, nous, avec le peuple venu d’ailleurs, merde! J’ai perdu mon oreillette! Merde, Monique, oreillette, Monique! Autrefois, ici même, au Théâtre du Peuple, des concours de luge sur la scène du Théâtre du Peuple, voilà, vous imaginez, cher peuple turc, ici même, on ouvrait les portes du théâtre et toutes les Vosges entraient dans la salle, l’odeur des pins! Et des pros, des spécialistes de la luge, des champions vosgiens de la luge entraient sur scène, voyez, ils dévalaient la montagne, allez, montre-leur, Jacqueline! Voyez-vous, chers vosgiens et vosgiennes, les champions arrivaient directement en luge par les portes du théâtre puis, ils venaient s’écraser en fond de salle, voyez, il y a encore des traces de leur passage, des vestiges, ça, l’extraordinaire, ils tuaient deux ou trois spectateurs sur leur passage, une époque barbare, au temps de Maurice Pottecher et de la flamme olympique, tout schuss, c’était la grande époque du tout schuss, et puis, il y a eu la guerre, les allemands ont tout détruit, mais nous ne sommes pas rancuniers, par exemple: «ich liebe dich!» ça, qui est beau, dans la guerre, la réconciliation entre les peuples, ça, qui fonde une amitié véritable entre deux peuples, les conflits, on ne peut pas être d’accord sur tout, et maintenant, main dans la main, avec l’Allemagne, ha ha, la bise, ha ha, mais vous pouvez jeter un petit coup d’œil sur notre monument aux morts, je vous assure, ça vaut le coup, juste pour se souvenir, savoir ce qui s’est passé, là, à Bussang, cette année-là, et qui n’est pas revenu de la guerre?

LES FIGURANTS. Scène 3. L'usine.
LE MONTREUR. Excusez-nous, chers spectateurs. Cet acteur, long, beaucoup trop long, puis mal placé, là, au-début du spectacle, cet acteur, donc, était complètement imprévu. Ça, les aléas du spectacle vivant. Voilà. Nous allons peut-être enfin entrer un peu dans le vif de notre histoire.
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Un jour, Clara dit:
CLARA. J’aimerais tant, père, travailler à l’usine comme mes frères. Nous avons tant besoin d’argent. Nous sommes tout de même dix-sept enfants plus les handicapés. Il faut bien nourrir toutes les bouches de la famille. Et puis, moi, je suis l’étrangère. Je ne dois pas l’oublier.
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Clara entre d’abord à l'usine comme ourdisseuse. Elle dirige trois métiers. Elle dit:
CLARA. Je n'ai pas une vie très intéressante!
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Lorsque la journée est finie, elle épluche des pommes de terre et sourit tristement à son père. Il dit:
LE PÈRE KESSLER. Que s’est-il passé à l’usine, ma fille?
CLARA. Oh. Rien. Paul a perdu un œil. Martine et Francine se sont battues. Elles se sont battues parce que Francine a couché avec Hans. Elle a eu un enfant de Hans puis, elle l’a jeté dans la Vologne. Une histoire de jalousie. A part ça, c’est tout.
LE PÈRE KESSLER. Et toi? Ne voudrais-tu pas avoir une histoire d’amour, Clara?
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Clara baisse les yeux.
CLARA. Oui. J’aimerais bien. Mais nul n’est amoureux de moi, avec mes origines.
LE PÈRE KESSLER. Oui. C’est vrai.
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Dit le père Kessler. Il a une peine infinie:
LE PÈRE KESSLER. Tu sais, ma fille, c’est dur, d’être un individu seul, dans la vie.
LE CHŒUR DES BUSSENETS. Clara dit: 
CLARA. C’est pas tout, mais je dois faire la cage d’escalier.
LE CHŒUR DES BUSSENETS. La vie se passe comme ça, dans les brumes des Vosges. Tranquille. De temps en temps, une femme meurt en couches. Une autre se retrouve le corps déchiqueté dans un métier à tisser. Une maladroite. Il faut être extrêmement précis pour faire ce métier.

LES FIGURANTS. Scène 4. Les rôles.
LE MONTREUR. Alors voyez, là, c’est l’usine. Ça, l’important, dans la vallée. Au-milieu, les cités. Tout va se jouer là, dans la première partie. Après, peut-être, nous connaîtrons Paris. Mistinguett. Les années folles. Les revues. Vous aimeriez bien voir une revue? Moi aussi. Mais ce n’est pas très simple, avec mon histoire modeste. Voilà donc l’église, là. Et le curé. Voilà. Très bien, le curé. Il est bien mis, le curé. Il est bien. Louis, maintenant. Viens là, Louis. Tu vois, toi, tu es monsieur Louis. Monsieur Louis Schneider par exemple. C’est bien, Schneider, pour la région. Tu t’appelles Louis, et tu viens de construire une fabrique textile. Voilà. Tu as plusieurs ateliers. Tu fais fortune. Voilà. Tu marches enrichi parmi tes ouvrières. Tu as de l’embonpoint. Tu es enrichi. Tu te sens bien d’être enrichi. Tu as toujours plein de bonnes idées. Des idées nouvelles. Par exemple, tu as dans l’idée de créer des cités ouvrières. Voilà. Tu construis une cité juste à côté de la fabrique. Tu es bien. Tu as des ouvriers athlétiques tu es bien. Ton problème, ce n’est pas d’être patron. Tu n’as pas de problèmes de faillite. Tout va bien. Tu es le chanceux de notre histoire. Tu vas avoir des problèmes familiaux, mais accessoires. L’important, au dix-neuvième siècle, ce n’est pas les problèmes familiaux. Tu vas devenir fou, mais tu ne le sais pas encore. C’est dommage, parce que tu es un bon négociant. Tu dis:
LOUIS. Ça va. J’ai de la marge. J’ai des gros bénéfices.
LE MONTREUR. Très bien, Luc. Je dis Luc. Il s'appelle Luc dans la vraie vie.
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour Luc dans la vraie vie!
LE MONTREUR. Tu as une femme. Elle s’appelle Mathilde. Viens par ici, Mathilde. Montre-toi. Mesdames et messieurs, Mathilde, interprétée par Olga, des Charentes-Maritimes!
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour Olga des Charentes-Maritimes!
LE MONTREUR. Vous, vous êtes la foule. Ça tourne. On refait. Vous êtes la foule on refait. C’est dur, les foules. Je n’aime pas tellement les foules à régler.
GÉRARD. J’ai une foule d’ouvriers mélangée à une foule de patrons! Est-ce que c’est possible? Il y a un groupe de femmes qui fait un comité de lecture. Est-ce que c’est théâtral, un groupe de femmes qui fait un comité de lecture?
LE MONTREUR. Non, elles, elles ne sont pas très théâtrales, tu les mets au fond. Cache-les. Mets-les dans les trappes. Bon. Fais-moi des troupeaux. Là, les ouvriers. Là, les patrons. Derrière Louis Schneider, les patrons! Lui, tu le mets dans patron. Là, tu me fais un groupe qui va mourir très vite. Là, les femmes qui vont mourir très vite. Avant la trentaine. Voilà. C’est un gros groupe. Est-ce que vous êtes contentes d’être dans ce groupe? Là, le groupe des femmes qui résistent un peu. Qui veut jouer le groupe des femmes qui résistent un peu? Très bien. Stop. Maintenant, écoutez-moi bien. Je ne veux pas de bagarre entre les groupes. Je ne veux pas de contact, non plus, entre les groupes. Les contacts, c’est moi qui décide. C’est clair?! Ne me faites pas de propositions de contacts!
GÉRARD. Est-ce que tu veux un groupe d’infirmes? J’en ai plein.
LE MONTREUR. Oui. C’est bien. Vous, les infirmes, voilà. Vous vous mettez là. Vous attendez la mort. Il n’y a pas de sécurité sociale, vous attendez.
LES INFIRMES. On guérit?
LE MONTREUR. Oui. Certains d’entre vous vont guérir. Si vous êtes sages pendant le spectacle, l’abbé Joseph va vous guérir. Toi, tu vas recouvrer la vue. Tu vas voir. Tu vas guérir de la conjonctivite grâce aux miracles du vénérable petit père Joseph.
LES INFIRMES. Et moi? Et moi? Et nous?
LE MONTREUR. Vous, vous verrez. On verra. Je ne peux rien vous promettre. Est-ce qu’il y en a parmi vous qui savent chanter? Chanteurs de Bussang!
LES FIGURANTS. Hourrah! Hourrah pour la chorale de Bussang!
LE MONTREUR. Voilà. Nous allons enfin vous raconter l’histoire romancée, remaniée, réinventée de Clara Kessler, ouvrière textile dans les Vosges, de monsieur Louis, son patron, leurs amours avec Mathilde, parfois appelée madame, jeune femme abandonnée, de Frédéric, acteur de théâtre, diable, révélateur. Action, Gérard! Action!