Marion Aubert

(Drames, folies et autres histoires / Performance d'écriture)

Histoire de la peyarote, mi-âne mi-femme-mi-Fanny Rudelle, arrivée en la ville de Montpellier.


Le 14 juillet 1988, moi, Fanny Rudelle, bonne habitante de la ville de Montpellier, je me suis laissée embrasser par Rudy dans le secret du jardin des plantes. On s’était rencontré au ski. Il y a, dans le jardin des plantes de Montpellier, des portes dérobées. Il faut connaître. Moi je dis, il faut bien se mettre avec les gardiens. Maintenant, moi, je me mets bien avec les gardiens, comme ça, la nuit, je peux revenir. Je veux dire, le jardin, c’est à la nuit qu’il faut venir. Eh oui ! Moi, Fanny Rudelle, vêtue de mes sandales dorées et d’une robe légère, lorsque vient la nuit dans le jardin, je me cache dans les fourrés. Je me déshabille. Je me mets un habit de grelots et de papiers. Oui, moi, Fanny Rudelle, jeune femme de la bonne société, la nuit, je franchis les hautes grilles et me transforme. Je me frotte contre l’oranger des Osages. Je chevauche le buste de Rondelet, celui de Magnol et puis de Pierre Richer. Je monte sur le gingko biloba et je pousse mon cri : « Peyaro ! Peyaro ! Y a pas des peyes de la ferraille ?! » Je cours dans la forêt de bambous, dépenaillée, je plonge dans la mare aux lotus puis, je grimpe sur la statue de Bacchus et là, je repousse mon cri : « Peyaro ! Peyaro ! Y a pas des peyes de la ferraille ?! » Dans la nuit, tous les montpelliérains arrivent. Ebaudis. Il y a là Swen, Marie-Elise et la petite Wyona. Véro, Günther, Sève, Marie-Ange et puis Alia se glissent autour de moi. Puis, sur une branche d’olivier, là, perché, il y a Ange, il a des ailes à la place des bras. Doucement, il joue un air de Bosa Nova. Et d’autres alors arrivent. Venus de la vieille ville. De la Chamberte et puis de Gambetta. Certains, même, viennent de plus loin. De Baillargues, Pignan et puis Béziers. Ils sont là. Les languedociens. (…) Il y a bien longtemps, était-ce en mon adolescence ? la peyarote a disparu de Montpellier. On ne l’a plus revue. Elle s’est enfuie par les ruelles de mon quartier. Avec ses quatre sous, ses puces et sa ferraille. Et toute mon enfance s’est nichée là. Dans son cri. Ce jour-là, la neige a couvert toute la ville. C’est rare, une neige, à Montpellier. Au jardin des plantes, les bustes de Rondelet ont été décapités. La tête de Rabelais a roulé jusqu’au Roule ma Poule sur la place Candolle. Depuis, le jardin des plantes est devenu un vrai square. Les familles s’y baladent. Dans l’allée Martins, je pique-nique à l’insu des gardiens. Cachée dans un fourré, je mange une pomme et fume un joint. Parfois, on est le 14 juin 1988 et Rudy vient m’embrasser. Le temps est toujours légèrement suspendu, au jardin. J’entends souvent des bruits de guerre. Les allemands creusent une grande piscine dans l’entrée. Aujourd’hui, Saïd, le gardien, me montre les endroits secrets où poussent les sensitives. Lorsqu’on les touche, elles se rétractent. Au loin, une jeune actrice se noie dans le lac aux lotus sacrés. Une autre appelle à l’aide. Elle est tombée sur un cactus. Elle répétait la première comédie de Rabelais. Un jeune Hamlet écrit une pièce sous le micocoulier. Près de la bambouseraie, une troupe de littérateurs chantent les drames, folies et autres histoires arrivées en la ville de Montpellier.