De Léopold

(Parfois, lorsque les garçons arrivent, le temps s'arrête)

LEOPOLD. Salut, toi !
MADEMOISELLE. Lui, c’est Léopold. Il a escaladé les murs de la colo en cachette. Il se faufile dans le dortoir des filles. Il rampe jusqu’à la couche de Madeleine. Il dit :
LEOPOLD. T’as quel âge ? T’étais où en vacances ? Comment tu t’appelles ? Est-ce que je serais susceptible de t’intéresser pour une noce ? Qu’est-ce qu’ils font tes parents ? Est-ce que tu es l’héroïne de l’histoire ou bien est-ce que tu es la femme de ma vie ? Est-ce que tu crois que nous aurons un jour un deuxième enfant ensemble ?
MADELEINE. Parce que nous avons déjà un enfant ensemble ?
LEOPOLD. T’es quel genre de fille ? Est-ce que tu es plutôt du genre à ne pas avoir de genre ? Tu m’as l’air plutôt nature. Ça te va ta vie ici ? Elle n’est pas trop chiante, Violaine ? Il paraît qu’elle est chiante. Ce n’est pas trop chiant de vivre ici ? Tiens. Si tu veux, je t’enlève. Moi, je suis un chevalier. Si tu veux, je t’enlève, et hop, on va vivre une vie sans problème. Est-ce que tu veux vivre une vie sans problème ? Si tu viens vivre avec moi, tu verras, on aura une vie sans problème. On n’aura pas de crise ni rien. Allez. T’es d’accord ? Au fait. Comment tu t’appelles ? Il est chouette ton camping.
MADELEINE. Ce n’est pas du tout un camping. C’est mon histoire de l’ancien temps avec des petits bijoux et des petites boites.
LEOPOLD. Oh, t’énerve pas. Je disais ça comme ça. Dis donc. T’as l’air vraiment d’avoir un fichu caractère. Elles sont toutes comme toi, tes copines ? Au ralenti, là ? Silencieuses ? Elles sont toutes orphelines, aussi, tes copines ?
MADELEINE. Elles sont perdues. Elles ont eu un destin tragique. Il ne faut pas les toucher. Tu vois. Elles ont eu une vie très grave. Il ne faut pas les casser. Elles ont des vrais cheveux.
LEOPOLD. Est-ce que tu es une vraie petite fille ou est-ce que tu es une poupée de plastoc ? Pour qui est-ce que tu veux te faire passer, avec tes grands airs ? Tiens, je reviendrais demain, si tu veux.
MADELEINE. Léopold, il est drôlement farfelu !
MADEMOISELLE. Madeleine écrit son grand livre d’or. Son histoire d’or dans son livre ancien puis, elle rêve de Léopold toute la journée. Elle jette parfois des regards par la fenêtre du château. Elle sursaute au moindre bruit de sabot. Parfois, elle étreint son oreiller puis, elle dit :
MADELEINE. Léopold. Léopold. Je te préviens, il faudra faire des compromis, avec moi. Moi, je te préviens, la vie ne sera pas facile, avec moi. Je suis très exigeante.
LEOPOLD. Ouais c’est sûr. Ouais, pas de problèmes. On fait moitié moitié.
MADELEINE. Oh ! Léopold !
MADEMOISELLE. Elle dit.
MADELEINE. Comme la vie avec toi est intense !
LEOPOLD. Salut Madeleine ! Est-ce que tu veux venir faire un tour en scooter ? 
MADEMOISELLE. Aujourd’hui, Léopold passe sous les fenêtres de la colonie de Madeleine. Il a trouvé des copains. Ils vont en bande.
LEOPOLD. Ça te va bien, le roux.
MADEMOISELLE. Il dit.
LEOPOLD. T’es belle en rousse. Bon. Allez. Je file. J’ai mes potes. J’ai mon groupe avec mes potes.
MADEMOISELLE. Madeleine se jette sur son lit. Elle dit :
MADELEINE. Oh ! Mon Dieu ! Comme il parle bien ! Oh ! Léopold ! Comme la vie avec toi est intense.
MADEMOISELLE. Et puis, elle est incapable de rien faire de toute la journée.
LEOPOLD. Tu es en train de devenir une très belle jeune fille tu sais, Madeleine.
MADEMOISELLE. Dit Léopold. Madeleine s’effondre sur son lit.
MADELEINE. Comme il est doux d’être une jeune fille !
MADEMOISELLE. S’écrie Madeleine d’un seul coup puis, elle se tresse une couronne de fleurs pour être plus belle encore lorsque viendra l’heure d’elle et Léopold. Mais Léopold ne repasse pas. Jamais.
MADELEINE. Oh ! Il a dû avoir une fin tragique, lui !
MADEMOISELLE. S’écrie Madeleine puis, elle se laisse mourir pendant plusieurs semaines.
MADELEINE. Il a dû mourir au volant de sa Cadillac !
MADEMOISELLE. Puis, elle est ivre de malheur. Elle hante les couloirs de la pension. Elle traverse parfois les murs avec un grand linceul puis, une couronne mortuaire. Elle boit des tisanes de sang. Elle se teint les cheveux en blanc. Un jour, elle voit Léopold passer sous ses fenêtres. Il se balade avec une fille qui a l’air d’une pute.