Prologue

(Les Orphelines)

LA DIABLONNE. Ce qu’une maman fait avec un papa, c’est des enfants, par exemple ! Ils se mettent dans un lit ensemble, ils se racontent des histoires, ils dorment l’un contre l’autre. Ils se racontent des histoires tellement près l’un de l’autre qu’à la fin, ils finissent par faire des enfants !
LE DIABLON. Petit cours pratique !
LA DIABLONNE. On ne peut pas faire des enfants toute seule. C’est difficile. Au-départ, il faut être deux. Il faut être compatible avec un garçon. Si tu n’es pas compatible, tu ne peux pas faire d’enfants. Il faut faire l’amour pour avoir des enfants.
LE DIABLON. Qu’est-ce qu’on peut faire, à deux, à part des enfants ?
LA DIABLONNE. On peut se promener. Voilà, si on est deux, par exemple, un garçon puis une fille, tu en prends deux, tu les frottes, ça fait comme des bulles. Après, ça fait comme des enfants.
LE DIABLON. Expérience.
LA DIABLONNE. Voilà. Là, tu prends les deux. Tu les frottes. Avec ceux-là, tu ne peux pas faire d’enfants ça n’est pas possible. Tu ne peux pas. Ceux-là, tu les prends, ces deux-là, tu peux. Là, tu vois, tu frottes, ça fait comme une étincelle. Si tu frottes bien, tu peux avoir des jumeaux. Des enfants-double. Si tu prends celui-là plus celui-là, tu peux avoir un enfant triste. Si tu frottes ces deux-là, tu peux avoir une petite fille triste. Ça arrive. Ces deux-là, tu ne me les frottes jamais ensemble. Il ne faut pas les mettre ensemble, ces deux-là. C’est trop dangereux. Celles-là, tu peux les brûler. Si tu veux des enfants, tu prends de ce groupe-là, puis, de ce groupe-là. Tu prends un de chaque groupe. Tu les frottes. Ceux-là, tu peux les ligoter. Ceux là, ils veulent mourir ensemble. Des passionnés. Tu vois. On les fait mourir ensemble. Ils se jettent dans la mer. Tu vois, la mer, c’est là.
LE DIABLON. Les brindilles. Reproduction.
LA DIABLONNE. Tu vois, ça, c’est la reproduction des brindilles. Celle-là, tu peux la mouiller. Tu la trempes dans la mer. Voilà. Eux deux, ils s’aiment. Tu les frottes. Frotte-les pour faire des enfants. Frotte frotte frotte. Tu les frottes sous le foulard. C’est le lit nuptial. Tu vois, les enfants sortent. Eux, ça ne marche pas. Ils frottent, mais ça ne marche pas. Tu vois. Ça doit faire une flammèche ! Lui, tu vois, il la bat. Tu vois. Vas-y. Frappe-la. Frappe-la bien. Tu peux lui crever l’œil avec une épingle à nourrice tu peux y aller.
LE DIABLON. On met toutes les petites mortes dans le drap blanc ?
LA DIABLONNE. Oui. Là, tu mets toutes les petites filles mortes. Quand c’est des petites filles, tu les mets là, elles sont mortes. Là, tu vois, c’est les mères. Les mères tueuses ! Elles ont égorgé leurs petites filles. Tu vois, elle, c’est la mère de la petite Violaine par exemple. Elle a tué Violaine avec du poison tu vois. Elle pleure maintenant. Elle se tord les mains. Elle a des regrets mais qu’est-ce que tu veux, les filles, elles coûtent trop cher pour les noces, on n’en veut plus des filles, c’est clair ? Celles-là, il faut encore les frotter pour avoir des garçons. Frotte frotte frotte. Voilà. Eux, par exemple, ils ne se supportent plus. Il ne faut pas les mettre ensemble. Ils vont faire des flammes. Elle ne le supporte plus. C’est parce que lui, c’est un con. Tu le laisses. Tu le mets à part. On s’en débarrasse. Lui, il veut toujours revenir. On ne peut pas le laisser revenir, il la bat, tu vois, lorsqu’il revient, il la bat, il lui met une bonne raclée tu vois, regarde-le, il est fou, il la tape, il lui dit : « Tu la veux, celle-là, tu la veux ? » Regarde, elle, elle crie, elle le griffe, fais la crier, tu dois la faire crier, elle ne se laisse pas faire tu vois, elle ne veut même pas lui ouvrir la porte, même pas lui dire bonjour ni rien tu vois, là, elle est enfermée parce qu’elle a peur de lui, vite, vite, il faut des policiers pour la protéger, regarde, là, elle est toute seule, elle est sans défense tu vois, mais lui, il arrive par derrière tu vois, il casse le carreau, il la bat, il la bat encore, voilà, on le met à l’écart, il ne faut plus qu’il agisse lui, voilà, tu lui mets les menottes, il ne doit pas revenir surtout, tiens le bien à l’écart, lui, il revient, regarde, il revient, voilà, lui, c’est le batteur de femmes !
LE DIABLON. Et eux ? Comment ils s’aiment, eux ?
LA DIABLONNE. Eux, ils s’aiment comme ils peuvent. Ils s’aiment quand ils se retrouvent. Ils ne se voient jamais, alors, ils s’aiment le dimanche une fois par mois.
LE DIABLON. Ils ont des enfants ?
LA DIABLONNE. Oui, mais ils ne les voient jamais.
LE DIABLON. Lui, il ne veut pas faire la guerre, qu’est-ce qu’on en fait ? 
LA DIABLONNE. Tu le mets dans la case objecteur. « Et si tout le monde était comme vous, vous imaginez, monsieur ? Qui est-ce qui la ferait, la guerre ? Il faut faire des travaux de dédommagement ! » Tu le mets dans un bus voilà, tut tut tut tut, dans le bus.
LE DIABLON. Est-ce que je lui arrache tout pour qu’il comprenne ?
LA DIABLONNE. Massacre des innocents ! Oui. Tiens, lui, tu lui arraches tout pour qu’il comprenne, il ne me revient pas du tout lui, je lui arrache tout tout tout.
LE DIABLON. Ça y est. Où est-ce que je mets toutes les têtes ?
LA DIABLONNE. Voilà. Elle, c’est la reine de tout. Elle est terrible. Tu vois, elle veut manger tout le monde. Elle fait des caprices. Elle dit non à tout. « Non non et non. » Elle dit même non à ses parents. C’est une petite insolente. Tiens, donne la moi, cette petite insolente, je vais lui régler son compte. « Tu as vu comment tu parles à tes parents ? Est-ce que c’est correct ? »
LE DIABLON. Est-ce que je la passe à la moulinette ?
LA DIABLONNE. Oui. Tiens. Donne-la moi. On va la passer à la moulinette.
LE DIABLON. Est-ce qu’on massacre toutes les petites filles en même temps ? Est-ce qu’on arrache les bébés à leurs parents ? Ou est-ce qu’on fait dans le détail ?
LA DIABLONNE. Il ne faut pas faire dans le détail. Voilà, lui, regardez-le, les enfants, il ne ressemble vraiment à rien. Voilà. Maintenant, on a bien massacré tout le monde, nous. Eh bien voilà. C’est l’histoire d’un pays dans lequel les petites filles disparaissent tout le temps. Elles disparaissent au-milieu d’une phrase. En plein récit. Parfois, elles sont remplacées par des tombes. Parfois, par rien du tout.
LE DIABLON. Chers enfants ! Ma femme et moi, nous sommes très tristes et nous avons de bien mauvaises nouvelles à vous apprendre !
LA DIABLONNE. Nous aurions aimé vous parler des hérissons, du beau temps, et puis des flamands roses par exemple. Mais nous avons prêté serment ! Nous devons ce soir vous raconter l’histoire de la petite Violaine!
LE DIABLON. C’est une histoire très compliquée, chers enfants ! Très triste et très sombre !
LA DIABLONNE. Vous allez voir dans cette histoire des petites filles abandonnées par leurs parents !
LE DIABLON. Enfants, j’espère que vous allez donc passer une horrible soirée. J’espère surtout que vous avez bien pris vos mouchoirs et vos doudous pour pleurer.
LA DIABLONNE. Voilà. En plus d’être horrible, cette histoire n’est pas racontée dans le bon sens du tout, car l’auteur, je crois, est un ivrogne. Il est très pauvre puis, il n’a pas de parents. Et, me croirez-vous ? C’est un enfant de huit ans ! Il écrit pour pouvoir manger quelquefois à la cantine. Mais la nuit, parfois, il est obligé de fouiller dans les poubelles et de manger des pelures de patate. Alors, pardonnez ses maladresses, ses couacs, ses bruits bizarres. Il ne faut pas trop lui en vouloir. D’ailleurs, vous ne pourrez pas faire de réclamations car il est mort, mort, mort. Je devrais plutôt dire elle est morte car ce petit garçon, en fait, est une petite fille masquée, elle a été elle-même pourchassée par le petit roi au zizi d’or !
LE DIABLON. Le petit roi au zizi d’or, c’est le père de la petite Violaine dont on vous a déjà parlé. Il est horrible. Vous allez voir. Il est horrible.
LA DIABLONNE. Mais chut! Voilà l’histoire ! Voilà l’histoire !