Le déjeuner chez les Crozat

(La très sainte famille Crozat)

GERTRUDE. Nous nous sommes bien retrouvés autour de la mort de notre père le Roi. C’était bien. C’était très bénéfique.
GODEBERTE. Oui. Il fait tellement beau, nous avons de la chance, attention! ça se couvre! allez, tous aux abris! c’est tellement gai les dimanches sous la pluie, du flan maison, dis, Cendrillon, tu n’as pas oublié les conserves ? J’ai trouvé des framboises, des fraises, une caillette, dis, tu me le passes le pâté, du saucisson d’âne, un joli napperon, des chaises pliantes, un thermos, une saucisse fraîche sur le marché, oui, nous sommes très charcuterie, ça sent l’orage, il va grêler comme c’est drôle, il ne faut pas laisser les papiers gras par terre, oui, tu peux aller jouer au bord du gouffre, Cendrillon, mais sois prudent, ne jette pas ta sœur de la falaise, s’il te plaît, jeux de mains, jeux de vilains, enfin seuls, mon chéri, vive la famille sous la grêle! tu voudrais un petit café, un petit canard dans ton petit café, vite, je n’entends plus les enfants, j’ai pris la couverture dans le panier, du beurre, du sopalin, je suis très prévoyante, Cendrillon, mon Dieu, qu’as-tu fait de ta sœur, mon Dieu, les secours, la police, les pompiers maintenant grâce au portable.
GERTRUDE. Il ne faut pas manger le cou du poulet. C’est très dangereux.
CENDRILLON. Je ne comprends pas les gens qui n’aiment pas la viande saignante. Qui sont ces gens ?
GODEBERTE. Tu manges comme un cochon. Mets ta serviette autour du cou.
Allez! La serviette sur les genoux!
GERTRUDE. J’ai fini mon assiette, je peux sortir de table ?
GODEBERTE. Non. Force toi.
GERTRUDE. Je me suis forcée!
CENDRILLON. Les légumes farcis, c’est bon mais c’est traître.
GODEBERTE. Bon. Tu laisses dans ton assiette. Gertrude! Tu termines ton assiette, s’il te plaît! Débarrasse la table! Cendrillon! Tu débarrasses la table, s’il te plaît! Ne souffle pas, s’il te plaît, sinon, tu passes la serpillière!
GERTRUDE. Rapprochez-vous, s’il vous plaît, je voudrais vous prendre en photographie.
GODEBERTE. Gertrude! S’il te plaît! Ce n’est pas le moment! Non, Cendrillon! Le café, ce n’est pas pour les enfants! Non, je n’aime pas le café, mais j’aime le moment du café puisqu’il prolonge le moment d’être ensemble, alors, j’en bois!
CENDRILLON. Moi, je ne suis pas très difficile.
GODEBERTE. Bon. A table! C’est l’heure de l’histoire de famille! Il était une fois, dans une famille très con, une fille très con. D’ailleurs, elle ne voulait pas de père pour son enfant. Il présentait pourtant très bien, le père, mais comme par ailleurs il était très con, le géniteur, il lui dit "D’accord! Ça m’arrange! Ça ne m’engage pas plus que ça ?" Car il est irresponsable, en plus d’être con, quant à
savoir si Paule avait une sexualité, ça, jamais nul ne le saura, bref, alors la fille très con s’en donnait à cœur joie d’être mère et célibataire de surcroît, elle dévorait la vie, une vraie nature, puis, l’enfant naquit. C’était une fille rose et tendre, un peu pâle, bref, un nourrisson normal, et la jeune mère n’en revenait pas d’ainsi mettre au monde un petit sans anomalie, normal, elle n’en croyait pas ses oreilles, puisqu’en plus d’être complètement con, elle était complètement fou, bref, elle sortit de la maternité pour fêter ça.
CENDRILLON. Les eaux lui dégoulinaient encore ?
GODEBERTE. Oui. Elle but, puis, elle prit son cabriolet, et c’était complètement con, car elle n’avait pas mis sa ceinture, elle n’avait pas vu le panneau non plus, puisqu’elle était tellement joyeuse d’avoir mis au monde, comme ça, l’air de rien, l’air de ne pas y toucher, tant et si bien qu’elle alla s’éclater la cervelle contre un platane, le cabriolet n’a plus de valeur maintenant, je vous avais prévenus, c’est le nœud, c’est le drame familial, puisque l’enfant n’a plus de mère non plus, et toute la famille, les oncles, les par alliance et la grand-mère voulurent se l’arracher, sauf le père, c’est terrible, vous allez voir la suite. La grand-mère empoigna l’oncle par le sexe. Cet enfant, c’est un peu Bouddha. Tout le monde le voulait, puisqu’il était encore vierge, et manipulable, et riche, en plus, alors, l’oncle tua le beau-frère en le traitant d’inspecteur du trésor, et l’enfant braillait au-milieu de tout ça "je n’ai pas obtenu ma ration de lait!"
GERTRUDE. Là-dessus, la Grosse Molle en profita pour intervenir, elle se jeta sur l’enfant, elle l’étouffa, et l’enfant disparut dans les entrailles de la Grosse Molle. Car il n’aurait jamais dû naître, le fils des cons.
GODEBERTE. Et sans doute est-ce pour le mieux dans le meilleur des mondes, car s’il n’était pas mort, finalement, qui l’aurait adopté cet enfant ? La tante la plus vicieuse. Et le pauvre martyr aurait souffert les supplices les plus pervers, puisque la tante elle-même était fille de tarés, c’est très dur la vie, et la grand-mère aurait décidé d’occuper la maison de la tante vicieuse pour surveiller l’éducation de l’enfant. "Car cet enfant, c’est la fille de ma fille morte, alors j’ai mon mot à dire, ça ne laisse pas intact, ce genre de drame familial, je suis déjà très malheureuse d’avoir perdu ma fille cette conne." Et la grand-mère se mortifie. Elle se coud des photographies de la morte sur tout le corps, et l’enfant devient la preuve vivante qu’il a bien eu lieu, le drame familial. Il est bien concret, réel et douloureux, bref, heureusement qu’il est là, cet enfant, la grand-mère se gargarisait de son drame, et l’enfant, lui, ne comprenait rien "je voudrais à boire" il réclamait le sein. Mais la grand-mère appliquait sur l’enfant les compresses du drame familial, et la tante perverse n’en pouvait plus, ne supportait plus la grand-mère, et l’oncle ne disait rien, car il a d’autres champs à labourer, puisqu’il est agriculteur, et les autres enfants oubliés se mirent à pisser dans leur culotte. Les autres enfants firent d’affreux cauchemars, alors, ils frappèrent en secret le nourrisson qui ne comprenait toujours rien, le pauvre, et
pendant ce temps-là, que faisaient les autres oncles et les autres tantes, me direz-vous ? Ils occupent des postes très importants, des ministères, puis, ils torchent leur propre progéniture. "Hélas, on ne peut pas s’occuper de toutes les vies!" Mais ce fut une terrible faute de leur part, puisque tout le monde est fautif, dans l’histoire, et lorsque le nourrisson grandit, pétri de rancœur et graisseux de l’amour d’une vieille, il fit sa crise, il sortit le fusil du grand-père, car le grand-père chassait, non mais quelle famille, il chassait le chevreuil, le dimanche, tout le monde en dégustait lors des dimanches en famille, et tout le monde miaulait de plaisir "Il est fort bon, ce chevreuil, un morceau de plus ? Elle est obèse, elle ne se rase pas sous les bras, bref, un délice, il marine depuis hier, quelle conne non mais quelle conne, je la déteste, ce n’est plus ma tante, tu n’es plus ma mère, je l’ai pris le fusil ? Qu’est-ce que j’ai, j’ai la tête qui tourne, elle picole sec, bon, à la famille alors, les petits pois les petits pois les petits pois c’est un légume bien tendre, quelle piquette, quelle bourgeoise, elle ne baise plus, non merci, je n’ai plus faim, sale grosse, allez tous vous faire mettre par derrière" et l’enfant prit le fusil. Alors, il y eut un grand silence, juste au moment du plat de résistance, et lorsque "dring, dring, c’est le facteur" il vient pour le dessert "je suis foudroyé, quel massacre" alors, il appela les gendarmes. Ensemble, ils finirent les restes "oui, c’est trop bête que ça se perde, quel drame, mon Dieu, quel drame familial, nous n’aurions jamais cru." N’oubliez pas d’attacher votre ceinture, de mettre des capotes lorsque vous êtes tarés.
GERTRUDE. Et comment va cette demoiselle maintenant ?
GODEBERTE. Elle va très bien. Elle vient juste d’avoir un enfant. Elle va passer son permis de conduire.