Le souper des Crozat

(La très sainte famille Crozat)

GERTRUDE. Raconte encore la vieille histoire de la famille qui pue!
GODEBERTE. Bon. Notre mère la Reine, elle est en guerre contre son frère le satellite, parce que poussée par sa propre mère, plus le mari de la belle-mère de sa propre fille à s’introduire mal à propos dans la vie de son propre frère le satellite, pour une vague histoire de mariage, puis forcément, le frère le satellite n’a pas supporté qu’on lui dicte sa conduite, à son âge, bref, il la frappe, il l’insulte "sale pute molle." Notre mère la Reine est désespérée de ne pas savoir s’y prendre, puisqu’elle ne souhaitait qu’une seule chose en fait, elle voulait juste faire la paix, juste l’exclure, le conflit, puis s’en brosser les mains. Hélas on ne peut pas toujours s’en brosser puis tout va bien, puisqu’alors, il n’y aurait jamais de nœud, puis de quoi parlerait-on, bref, elle pleurait, notre mère la Reine, et son frère le satellite n’avait pas de pitié, mais lorsque la juge prit le dessus, puisqu’il faut parfois en recourir à la justice, dans certains cas, c’est terrible, lorsque les mères se déchirent avec leurs fils, faut-il faire appel au parquet pour des histoires de familles déchiquetées, malheureuses, et n’ayant plus personne pour les fêtes de la Pentecôte ? Bref. Lorsque la juge prit la parole, il finit par tout avouer, depuis, il offre des pots de terrine à notre mère la Reine, il choisit les meilleurs morceaux, bref, il fait des concessions dans son vin, puisqu’il a peur de la justice, le frère, des remontrances, et le grand-père est vieux, il garde ses forces pour faire du jardinage, il est triste. Et la grand-mère est vieille, elle ne sait plus parler. Elle voudrait être une petite fille punie. Elle voudrait bien revenir au monde, puisqu’au fond d’elle-même, elle a bien conscience qu’elle a gâché sa vie. Qu’elle est fichue, qu’elle n’est plus qu’une vieille peau, qu’elle n’y voit plus, qu’elle est moche dans la glace, qu’elle n’a même plus de cou, qu’elle n’a jamais aimé le grand-père, elle le méprise, elle voudrait divorcer, elle est dépourvue de tout, elle s’est privée d’amour, elle aimerait qu’on s’occupe d’elle. Elle voudrait bien revenir au monde. Elle voudrait bien épouser son gendre. Elle a les fesses molles, c’est terrible de vieillir, il est trop tard maintenant, dire qu’elle s’est sacrifiée, décarcassée pour ses enfants, elle rumine, elle voudrait pleurer, elle réclame sa mère, elle crie "c’est trop injuste" elle voudrait qu’on la console, elle voudrait revenir au monde.
GERTRUDE. Moralité. Ne trompez jamais votre sœur ni votre conjoint.
GODEBERTE. Mange ta soupe Cendrillon. Ça fait grandir.
GERTRUDE. Il n’écoute pas. Alors répète ce que je viens de dire. Tu vois bien que tu n’écoutes pas.
CENDRILLON. Godeberte ?
GODEBERTE. Oui, mon fils.
CENDRILLON. Quelle est la partie de la vieille que tu préfères ?
GODEBERTE. Ses souvenirs.
GERTRUDE. Nous n’allons pas tarder à passer à table!
GODEBERTE. Il écrivait "allez tous vous faire mettre" sur les murs "je suis anarchiste" il hurlait sa douleur, mais il ne savait pas ce qu’il faisait, puisqu’il n’était pas dans son état normal. Il était impulsif, et le père lui flanquait la tête sous l’eau, jusqu’à ce qu’il se calme "Tu vas te calmer, maintenant. C’est fini ton caprice" mais le caprice n’était pas fini, pas terminé, bref, il prit la tronçonneuse. Puis un drame dans une famille, ça n’arrange pas les choses, on traîne ça toute une vie. Et la préférée se faisait toute petite, elle aurait voulu disparaître sous les couvertures, elle s’affalait sur son lit, puis, elle pleurait de toutes les larmes de son corps, elle pleurait les bras en croix, la pauvre, elle se prenait pour Jésus. La préférée pleurait très fort pour que sa mère la Reine la console, bref, tout le monde hurlait sa misère. Tout le monde était très malheureux dans cette famille normale.
CENDRILLON. Tais-toi. Tu fais des amalgames.
GODEBERTE. Je suis comme ça, moi. Je fais des amalgames.
GERTRUDE. C’est très grave. Nous allons bientôt passer à table. Qui voudrait remuer le couteau dans la plaie ?
GODEBERTE. Peux-tu te tenir correctement, s’il te plaît ? Tu gaspilles la nourriture. Il ne faut pas jouer avec la nourriture, il ne faut pas lire à table.