L'anniversaire des Crozat

(La très sainte famille Crozat)

GODEBERTE. Nous sommes très vieux, maintenant. Nous pourrions fêter notre anniversaire.
CENDRILLON. Godeberte, elle est très hospitalière.
GERTRUDE. Pourriez-vous vous rapprocher, s’il vous plaît, je vais vous prendre en photographie.
CENDRILLON. Ça va ? Je présente bien ?
GODEBERTE. Vous avez vu mon décolleté ?
CENDRILLON. Sommes-nous bien assortis ?
GODEBERTE. Nous sommes bien assortis, n’est-ce pas ?
GERTRUDE. Oui. Godeberte, elle rayonne!
CENDRILLON. C’est la fille de son père!
GODEBERTE. Bon. Parlez si vous le souhaitez, mais au moins, dites quelque chose de poli.
CENDRILLON. C’est très gentil chez vous. J’apporte ces fleurs pour la maîtresse de maison, quelle belle peinture, ils ont bon goût, tu ne trouves pas ? C’est éclectique, votre bibliothèque.
GERTRUDE. Oui. Nous sommes très larges d’esprit depuis la crèche. Nous sommes des filles de bonne famille, notre père est ingénieur, notre mère elle ne fait rien.
CENDRILLON. Elle ne dit rien non plus ?
GERTRUDE. Si. Elle pleure. Elle sort notre chien.
GODEBERTE. Nous avions un labrador, hélas il est mort, il doit lui manquer.
GERTRUDE. "Tu es belle ma mère
Comme un pain de froment."
Bon, je ne sais plus la suite, bonne fête maman. C’est poli ?
GODEBERTE. Oui. C’est très bien. Jamais un mot plus haut que l’autre.
CENDRILLON. Je me sens loin de mes sœurs. Je devrais peut-être leur offrir un cadeau, cela nous rapprocherait.
GERTRUDE. Raconte encore l’histoire vraie des familles. S’il te plaît. Plus c’est morbide et plus ça me plaît.
GODEBERTE. Bon. Le grand-père et son frère se sont disputés à mort à la mort de notre arrière-grand-mère du côté du grand-père, enfin, sa mère à lui, puisque même les grands-pères avant d’être complètement séniles portaient des couches-culottes, on appelait ça des linges, à l’époque. L’hygiène n’existait pas. Bref, le 13 novembre 1873, il fit une entorse à la règle familiale. Il crisa contre son frère à cause d’une triste histoire d’héritage, ils ne se parlèrent plus, jusqu’à ce que le grand-père perde sa propre fille le 13 janvier 1965 dans un terrible accident de cabriolet, puisqu’elle avait trop bu, la salope. Alors, il pleura beaucoup sur la distraction de sa fille et sur sa propre distraction, puisqu’il n’avait plus de fille de rechange. Oui. Il avait répudié son autre fille à cause de l’odeur de son mari, bref, ses larmes coulèrent, bien sûr elles firent un bras de mer jusqu’à la Loire chez le grand-oncle Herbert, puisque nous sommes originaires de la Loire, nous, les Crozat, puis qu’est-ce qu’il faisait, l’oncle Herbert ?! Il pêchait! Mon Dieu, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il attrapa le brochet! Et le grand-père, il fut ahuri d’être pêché par son frère, il ne l’avait pas revu depuis 1874, il en oublia presque sa profonde débilité, bref, il l’embrassa de toutes ses forces, il lui expliqua sa vie, ses filles perdues. "Hélas. Je me sens bien seul à présent" puisqu’il n’a plus la grand-mère non plus, puisqu’il l’a tuée, puisqu’elle l’a quitté "je suis trop minable, décidément." Le grand-oncle se prit de pitié pour ce misérable, il le lava, il lui donna un biscuit, puis, il lui dit "tu passes quand tu veux, je te prêterai une chemise propre" "il peut se le permettre" se dit aussitôt le grand-père, il venait de se souvenir de l’héritage, il voulut crier, bref, il le traite de sale voleur "va-t’en, tu n’es plus mon frère" et vous, la famille, ça va ?