Dans lequel Pauline fait une tentative d'émancipation

(Tumultes)

Pauline. Je sais pas. Ça va trop vite pour moi. On dit qu’on est révolutionnaire. Mais c’est quoi ce mot, Révolution ? Depuis le début, on fait les gugusses. Et je ne dis pas que nous n’y croyons pas. Je vois bien que Mélissa et Maurin ils y croient. Et bien sûr il y a au fond de nous quelque chose qui s’insurge. Et je voudrais bien, moi aussi, être la nouvelle Che Guevara. Mais là, je vois les armes et je me dis je ne sais pas si c’est ça que je veux. Aller tout faire péter. Je ne sais pas si j’ai désiré la mort de Thomas. Et ça paraît con, mais je suis encore plus perdue qu’au début. Avec mon désir de Révolution. Je sens bien que le temps se gâte partout, je sens bien qu’il faut se tenir entre nous mais là, lorsque j’entends ta liste, Mélissa, avec ta cagoule, tes matraques, ça ne me fait pas rire, Mélissa, pas rire du tout, de la crainte, voilà ce que seule la matraque m’inspire, et quelque chose en moi se fige, je me sens comme une terre froide, gelée, camarades, et je ne sais si on peut s’appeler camarade après ce que nous venons de traverser, il me gêne aussi, ce mot, tu l’aimes, Maurin, je comprends mais il me gêne, c’est comme si sur le mot le sang était encore tout chaud, et je nous vois là en train de prendre nos sacs de boulons, nos lattes, nos pancartes, je nous vois avec notre prétendue soif d’insurrection, au milieu des céréales du matin, des chocapics, des bonbons, j’entends Julien qui fredonne une chanson, et j’ai peur, camarades, j’ai mal et j’ai peur, j’entends au loin le bruit d’une tondeuse à gazon, et je me dis ça va être fini, ça, les jours certains, et toutes ces merdes auxquelles je tiens ? Ça va être fini, les appels de mon amour dans la nuit ? Les chansons cons ? Ça va être fini, Aurélia qui me dit : « Elle te plaît mon hermine, Pauline ? » Ça va être fini, le temps des copains ? Aller prendre une bière dans un bar, manger ensemble un plat de pâtes cramées, refaire le monde en fumant des cigarettes longues et en lisant Bensaïd et Lacan, et en même temps, bouffer une grosse merde de temps en temps ? Et je me regarde avec effroi, camarades, je ne sais si ce que j’ai aimé c’est préparer la Révolution, je ne sais si ce que je chéris c’est vivre tout ça avec vous, être emportée dans un élan, mais la vivre non, surtout pas, la vivre en aucun cas, à d’autres la terreur, les affrontements, les coups sur les seins, les yeux qui giclent, les corps qui pètent, et j’ai peur d’avoir fait un peu la maligne, et quoi de plus terrible que de se retrouver dans la position du coq, non, tu vois, ce rôle-là non plus, il ne me plaît pas, Tibor, ni la dinde ni le coq mais alors quoi ? Et j’ai peur de ne plus rien comprendre du tout à ce que je fais, ce qui m’agit, et je panique, camarades. Je me dis : « Dans quel affreux Guignol sommes-nous en train de jouer ? » Mais aussitôt j’ai peur. J’ai peur de mon retournement de peur. Je m’insulte, camarades. Je me dis : « Tu es donc lâche, Pauline ? » Je me retourne. Je fais les gros yeux autour de moi : « Qui ? Qui ? Qui m’a fait grandir avec la peur ? » J’essaie de vite trouver un ennemi et ne vois que moi, moi, moi qui ricane et je me sens conne, avec mes habits de révolutionnaire trop grands, conne, avec mes grenades, mes cupcakes, et je me sens seule, aussi, avec ma peur, camarades, même avec vous, je me sens seule, je bute sur l’impossibilité de mes mains, me lever, prendre la machette, aller taper peut-être je le ferais un jour mais je ne peux pas ici jurer, mes mains n’y arrivent pas, et je me sens bloquée, bloquée, bloquée dans notre histoire, camarades. Et je ne voulais pas du tout dire ça. Non. C’est pas ça. Pas bloquée. Pas juste. Je ne veux surtout pas m’entendre dire ça. M’écoutez pas. Je voulais finir en mouvement. Une fête. C’était bien, ça. Finir sur une fête. Une explosion de joie. Mais ça me semble con, la joie. Pas con. Non. J’aime bien la fête. Mais on ne peut pas en rester là. Il va se passer quelque chose. Là, ça me vient pas mais j’y crois, camarades. Non. Pas ce mot là. Ça va venir du verbe. Je sais pas. D’un endroit qu’on soupçonne pas. Je le dis pas comme il faudrait. Mais vous voyez bien, non ?! Quelque chose va se retourner ! J’ai eu cette vision, Gaspard, lorsque tu as fait ton poirier. Non, c’est idiot, le poirier. Pas finir sur ce poirier. Non. « Pas finir. » Voilà. Ça, que je voulais dire. Ça peut pas finir avec la pièce, notre élan, n’est-ce pas ?