Débâcle (définitions)

(Débâcles, une pièce française)

1. Fonte, rupture de la glace d’un fleuve ou d’un port gelé.
2. Fig. et familièrement, changement fâcheux qui emporte la fortune d'un particulier, la prospérité d'un gouvernement, les opinions, les mœurs, comme la débâcle emporte les glaces de la rivière. « La débâcle française de 1940 ».
3. Médecine, colique, diarrhée.

Nous étions dans le salon de l’Hôtel de Ville à Saint-Etienne. Benoît Lambert m’a dit : « Un jour, je ferai un spectacle sur la Résistance. J’ai lu un gros pavasse en vacances. « Alias Caracalla. » Le journal de Cordier. » L’été est venu. Je suis allée voir mon grand-père. Les femmes –ma grand-mère, ma mère, ma fille sont restées en haut. Pour la première fois de ma vie, j’ai été introduite dans la cave de mon grand-père. Il m’a dit « Qu’est-ce que tu veux savoir, Marion ? » en tremblant. Il m’a donné des vieux papiers. Des monologues comiques à dire lors d’un repas de noces. Des chansons de Maurice Chevalier. Le programme d’une matinée récréative au lendemain de la Libération (mon grand-père jouait le sketch Barnabé chez le dentiste –rôle de Barnabé. Il disait aussi le poème Chant des partisans). Un fascicule sur les atrocités nazies. Un livre écrit par un ami : « Maquis M ».
« Vous qui lirez ce livre, vous retrouverez dans ses chapitres les minutes d’angoisse et de gaieté que nous avons connues dans la lutte sourde et tenace contre le Boche pour libérer notre patrie ; vous reverrez quelques heures au milieu d’hommes qui n’ont eu qu’un seul but : servir. Vous qui lirez ce livre, vous trouverez un monde nouveau que vous ignoriez avant. Les pages que voici n’ont qu’une ambition : montrer le magnifique esprit de résistance d’un groupe de paysans et de citadins dans un coin du pays de France, un peu du sursaut de l’âme nationale devant les brutalités de l’envahisseur. »
C’est le prologue. Ensuite, mon grand-père s’est énervé. Il m’a montré sa mitraillette –lorsque mon grand-père s’est marié, ma grand-mère lui a fait jurer de jeter sa mitraillette dans l’étang. Mon grand-père s’est exécuté. Mais l’année dernière, il y a eu la sécheresse. Et tout est remonté à la surface. – Il a fait le geste. Le bruit : « Trrrrrrr ». Comme ça.
« Trrrrrrr ».
Sur moi.
« Trrrrrrr ».
Il a pleuré. Il m’a parlé d’un ami tué à coups d’bottes devant lui. A coups d’bottes dans le visage. Il m’a dit : « Qu’est-ce que tu veux qu’ch’te dise ? »
Il a pleuré. Il a regardé la photo de sa fille morte. Il m’a dit du mal de ma mère. Du bien de son chien. J’ai décidé de remonter à l’air libre. En haut, les femmes bavardaient. « Déjà ? » dit ma grand-mère. « C’était rapide ! » Elle m’a dit « Assieds-toi ! ». Je me suis assise. Elle m’a raconté –pour la millième fois– l’exode de 1940¬-la traversée de la ville en bicyclette sous les bombes-le gentil docteur allemand-le fils bâtard d’Adèle-Marraine tondue (la honte de la famille). Puis, elle s’est extasiée sur la grâce de ma fille.
Lorsque Benoît m’a appelée quelques jours avant l’atelier, il m’a dit : « J’ai une idée ! On va travailler sur Tartuffe ! »
J’ai rien dit. J’ai caché le fascicule sur les atrocités nazies au fin fond de ma bibliothèque (je ne veux pas que mes enfants tombent dessus tout de suite.) J’ai mis les photos du charnier des amis fusillés de mon grand-père dans une enveloppe. J’ai écrit « papy 1944 résistance ». Je l’ai rangée.
Lorsque je suis arrivée à l’atelier le lundi 5 novembre, il y avait les photocopies de Tartuffe sur la table (en fait, c’est la prochaine création de Benoît). J’ai fait comme si de rien n’était. J’ai sorti les monologues comiques de mon grand-père. Ensuite, nous sommes tous allés au musée de la résistance de Saint-Etienne. On a regardé ensemble Le chagrin et la pitié. Un documentaire sur Cordier (le secrétaire de Jean Moulin pendant la Résistance). Un héros très discret (pas terrible). J’ai lu Alias Caracalla. Relu Le journal d’Anne Franck. La Douleur de Duras. Repleuré. Fabien Spillmann, responsable des études à la Comédie mais anciennement spécialiste de la Collaboration est venu nous donner une conférence. J’ai interrogé mon père sur le passé pétainiste de mon arrière-grand-père –il y avait un portrait en pied du Maréchal dans l’hôtel de pépé. Mon père m’a dit : « J’ai interrogé mamie à ce sujet juste avant sa mort. Elle a dédouané pépé. Pépé était maréchaliste comme tout le monde. Il y a eu 2% de résistants, en France, pendant la guerre. »
Et puis, j’ai regardé les 25 travailler.
J’ai eu très envie d’écrire une pièce sur la résistance pour les 25.
C’est une très belle promotion. Ils ont l’âge des amis fusillés de mon grand-père sur la photo.
J’ai regardé Benoît travailler.
J’ai eu très envie d’écrire une pièce pour Benoît (donc sur la résistance puisqu’à la base c’était son sujet dans le salon de l’Hôtel de Ville en mai dernier.)
J’ai écrit la pièce très vite –en trois semaines– dans un état de grande fébrilité. J’ai écrit la pièce très souvent entre 5h45 et 8h30 le matin. Au moment où la nuit quitte Saint-Etienne. J’ai vu le jour se lever plusieurs fois après avoir passé la nuit avec la pièce. J’ai écrit la dernière scène le jour où les premiers flocons de neige sont tombés. J’ai d’abord appelé la pièce Simon et la résistance. Puis Les Eclopés. Puis La débâcle. Puis Débâcles. Je voulais écrire une épopée de la résistance française. J’ai écrit un feuilleton tragi-comique sur la défaite (et l’amour). Les personnages de la pièce sont pathétiques. Pétris de désirs. Humiliés. Humiliants. Défaits. Grandioses. Tristes et drôles en même temps.
Vivants.
Infiniment vivants.
Ce n’est pas du tout un hommage à mon grand-père.

Saint-Etienne, le 30 novembre 2010.
7 heures du matin.
Chambre de l’Hôtel de Ville.