Episode 24. Dans lequel Camille pousse Charlotte dans les décombres

(Débâcles, une pièce française)

CAMILLE. Bébé. Tu vois, bébé. Ça, c’est un cadavre. Tu vois, lui, il est devenu fou parce qu’il a eu peur du bombardement. Ça fait ça la guerre, bébé. Tu vois. C’est joli. Et là ! Tu vois, bébé ! Là, ce sont des gens qui fuient parce qu’ils ont peur ! Ils n’ont plus rien tu vois ! Juste de vieilles charrettes ! Et là, tu vois, c’est ton école. Elle est détruite. C’est là que tu vas apprendre à lire. Moi, c’est ici que j’ai appris à écrire avec Martin. Mon copain. Un bon copain. Toi aussi, tu auras des bons copains comme Martin. C’est important les bons copains, ma fille. Pourquoi restes-tu seule toujours dans ton landau ? Il faut te tourner vers les autres, ma fille. Et là tu vois là-haut sur la colline, c’est la grange de madame Lisa. Ça fume. Il y a eu une perquisition des allemands. Ils ont trouvé trois juives dans le saloir. Je ne sais pas du tout ce qu’ils vont faire à madame Lisa. Elle est en prison maintenant. Dans une cellule. Je ne sais pas si elle va survivre. C’est ça, la guerre, ma fille. Tu vois comme c’est beau. Et là. Regarde ! Une coquille d’escargot !
La chanson reprend.
Oh, the wind, the wind is blowing
through the graves the wind is blowing
freedom soon will come
then we'll come from the shadows.
Et là tu vois c’est une pauvre. Elle a reçu de l’acide sur le visage. Elle mendie là tous les jours. Tous les jours avec des enfants différents. Je ne sais pas du tout ce qu’elle fait là. Elle n’est pas du tout de notre époque. Mais elle ne dépare pas dans le paysage. Tiens. Tu peux lui faire coucou. Fais-lui coucou ! Coucou ! Madame ! Coucou ! Elle ne comprend pas le français de toute façon. Et là ! Qu’est-ce que je vois ?! Un pigeon mort ! Oooooh !
Les Allemands étaient chez moi
ils me dirent, "Signe-toi"
mais je n'ai pas peur
j'ai repris mon arme.
Là, c’est une église. Il ne faut surtout pas y entrer, ma petite fille. Il y a eu des atrocités perpétrées à l’intérieur de mon église. Les allemands ont mis le feu. Avec le curé à l’intérieur. Maurin. Les 26. Tous les 26 sont morts dans mon église. On va faire le tour, ma bébé. Viens. On va passer par le cimetière. J’adore les cimetières. Tu as faim. Tu as faim, ma chérie. Tiens. Viens téter maman. C’est bon. C’est bon, ma chérie. Bon. J’en ai marre. Allez. On roule. Viens. On cherche papa. Peut-être papa est-il dans les décombres ? Rémy ! Rémy ! Un bel homme ton père, ma fille. Une sorte d’acteur pasolinien. Brut. J’ai été très amoureuse de lui. Tu as été très désirée tu sais, ma petite fille. Tu l’aurais vu lorsque je lui ai annoncé la nouvelle ! Il est allé fumer à la fenêtre. Pensif. Et j’ai su qu’il était content. Fier de moi. Fier de nous. Fier de notre famille. Ah ! Zut ! J’ai roulé sur un cadavre. J’espère que ce n’est pas celui de ton père. Ah non. Ça me dégoûte. Cette balade était vraiment une très mauvaise idée. Non. Tu as raison, ma fille. L’école n’était pas mixte en 1934 mais j’étais pourtant amie avec Martin ? Non ? Est-ce que cette amitié n’était que du vent?
J'ai changé cent fois de nom
J'ai perdu femme et enfants
mais j'ai tant d'amis
J'ai la France entière.
Est-ce que cette amitié était factice, elle aussi ? Oh! Comme cela me rendrait triste ! J’y ai tellement cru ! Tiens. Ce doit être encore un enfant perdu. Tu sais, il y a eu 90000 enfants perdus pendant l’exode. Tu vois. Eux non plus, ils ne trouvent pas leur papa. Tout le monde cherche quelque chose.
Un vieil homme dans un grenier
Pour la nuit nous a cachés
Les Allemands l'ont pris
Il est mort sans surprise.
La roue a dû buter sur quelque fuyard. Ils veulent tous du pain. Mais je ne devrais pas me découvrir par ici. J’ai peur que les fuyards ne me tètent, ma fille. Regarde comme ils me regardent avec avidité. J’ai peur qu’ils ne déchirent ma robe. Mais quel est ce bruit atroce ? Ah oui. Rien. C’est rien. Une attaque des Junkers Ju 87 « Stukas ». N’aie pas peur. Pleure pas, bébé. Ça va passer. Ça passe. Pleure pas, mon bébé. Pleure pas. Ça va passer. C’est ça, la guerre. Tu n’es pas née au bon moment mais je te le promets, tu ne vas plus connaître ça toi, jamais. On va plus connaître. C’est la dernière. Après, tout va bien aller. On va pas connaître, nous. La guerre va devenir lointaine. Une image. Tes enfants ne comprendront pas. Ça va s’effacer. Tomber dans l’oubli. Les enfants perdus n’existeront plus. Seule peut-être restera cette femme au visage dévasté par l’acide sur le trottoir mais rien sinon qui pourra nous rappeler la guerre. Rien. Rien. Rien. Enfouie. Souterraine. Finie, la guerre. Tu boiras du coca en terrasse avec tes enfants. Regarde ! Le jour se lève, ma fille ! Regarde comme le ciel est beau, ma fille ! Bleu layette ! Exactement comme tes petits chaussons ! Comme tu es assortie avec le ciel, ma fille ! Comme tu es assortie !
Oh, the wind, the wind is blowing
Through the graves the wind is blowing
Freedom soon will come
Then we'll come from the shadows.